Il y a 6.000 langues sur terre dont 3.000 sont en péril. Selon les chiffres officiels, une langue meurt tous les 15 jours. Pourquoi donc les préserver ? Qu'est-ce qu'une langue qui disparaît ? Erik Orsenna, écrivain, membre de l'Académie Française, lance son discours : "Le divers décroît. Battons-nous pour la diversité des langues !"
L'écrivain et homme d'Etat, Erik Orsenna, était l'invité du centre culturel français au Caire, le 7 mars dernier. Comme une star de cinéma, il a été entouré d'une foule immense. De nombreux admirateurs étaient venus, ce soir là, pour découvrir une certaine vision philosophique du monde, une pensée profondément humaine. Mais aussi un grand sens de l'humour, propre à l'homme, et qui contribue bien à son charme. Le tout a été subtilement dosé. Aux détours d'une langue, Orsenna a parlé de ses pures convictions.
La réduction des langues est une sorte de peau de chagrin
"Imaginez une maison où, une à une, les fenêtres se ferment. Au lieu de voir le paysage, vous n'allez apercevoir qu'un détail, tout le reste disparaît alors.".
La langue est donc nécessaire pour le regard. Du coup, elle l'est aussi pour la conception du monde et les affaires juridiques. Autrement dit, si l'on abandonne une langue, cette convention collective du haut en bas de l'échelle, on laisse tomber, en même temps, une philosophie de vie, un droit.
Or, il existe des tas de régions dans le monde qui ne sont pas nommés. Au fond, ce sont beaucoup de langues riches abandonnées au profit de 5-6 mots qui ne servent qu' à acheter, vendre, vivre. Sorte de peau de chagrin en fin de compte ! Photos LPJ - Erik Orsenna et Shen Yitong
En revanche, "lorsqu'on distingue, on respecte, on nomme", affirme-t-il. Ainsi, le respect se trouve dans la nuance ou
encore cette "subtilité magnifique.", comme il aime l'appeler.
Qui dit distinction dit création. La diversité étant liée à la création. Du point de vue de l'académicien, l'absence de distinction créerait le chaos.
Stratégie pour lutter contre le déclin d'une langue
Orsenna part du constat suivant : "Il y a concurrence comme celle entre les universités.". C'est pourquoi il faut surtout donner l'envie d'apprendre. "Qu'est ce que serait la disparition du français ? ", se demande-t-il. Réponse : "On avancera vers l'aveuglement". Car, selon lui, le français a cette logique d'exprimer la clarté. Et ce, tout en reconnaissant qu'il existe bien des réalités sombres que d'autres langues peuvent mieux rendre.
"Nous sommes divers et pouvons intégrer plusieurs identités"
Ce prix Goncourt 88 n'aurait pas trouvé une plus belle preuve de ses mots tenus que l'exemple de Shen Yitong, une chinoise de 22 ans, étudiante à l'Université du Caire. Elle s'est transformée en une vedette de la soirée : " Moi, je parle français et arabe à la fac. Lorsque je suis dans la rue, je parle égyptien. Le soir, en rentrant, je parle chinois avec mes copines et regarde un film anglais. Croyez-moi, ça m'arrive de rêver en quatre langues…" ! Shen sera probablement l'héroïne de son prochain roman.
Nihad ATTAR (www.lepetitjournal.com - Le Caire - Alexandrie) mardi 16 mars 2010