Mardi, 14 Février 2012

Expatriation rêvée - expatriation vécue : pour l’expatrié et a fortiori pour son conjoint, le lien est parfois ténu entre les cotés glamour d’une " vie d’expat " idéalisée et la réalité concrète de la vie sur place au quotidien.  Le paradis, même à Singapour, a parfois un goût d’enfer, mais personne n’en parle : qui écouterait ?

Photo Carole Chomat

Conjoint qui rit, conjoint qui pleure
Entre les deux conjoints, les perspectives varient. Celui ou celle qui travaille le fait souvent beaucoup, voyage fréquemment en Asie, dans un contexte qui ressemble rarement à un long fleuve tranquille. Les difficultés d’adaptation sur place, l’éloignement du siège, l’impression parfois d’une grande solitude et de beaucoup d’ingratitude sont certes le lot courant de l’expatrié. Mais ce lot est aussi, dans des proportions variables, couvert de rubans qui relativisent les tensions et aident à gérer l’adversité avec philosophie : une expérience professionnelle enrichissante, des challenges valorisants, un statut social privilégié, des perspectives de carrière, la qualité de vie … Si l’expatriation n’est pas toujours un paradis, elle présente, à Singapour, des charmes certains et n’a pas, sauf exception, toutes les caractéristiques d’un enfer.
 
La situation du conjoint est d’emblée différente
Dans la majorité des cas, le départ à l’étranger commence par une rupture : quitter son emploi. Il est possible que ce "break " soit bienvenu. Il se peut également que le métier du conjoint, ses compétences ou ses centres d’intérêt, lui permettent de reprendre rapidement une activité sur place.  C’est le cas de Stéphanie qui a, en quelques mois, retrouvé un emploi dans les Ressources Humaines. Mais tous les conjoints d’expatriés n’ont pas cette chance. Pour ceux-là, quitter son emploi c’est non seulement arrêter son activité professionnelle, c’est aussi renoncer à une source de revenu et d’autonomie financière, à un cadre (le bureau, l’agenda, les services supports…), à un statut social et à un cercle de relations. "Depuis que je suis arrivée à Singapour, je ne suis plus que la femme de" raconte Aurélie, hier consultante en Logistique, aujourd’hui en recherche d’emploi. L’écho de ces bouleversements en cascade ne manque pas d’être perceptible dans le couple même, où l’équilibre qui s’était institué entre deux " actifs " s’établit, à l’étranger, sur d’autres bases: nouvelle répartition des rôles, rythmes et centres d’intérêt différents, perception de soi et de l’autre modifiés.  Dans ces conditions, peu importe la réalité physique du paradis - piscine, temps libre, sport ou shopping- , l’expérience de l’expatriation est d’abord une souffrance.  Certains d’ailleurs n’y résistent pas: séparation, retour prématuré en France, dépression…
 
L’enfer au paradis
Lorsque l’on a la chance de vivre dans un cadre privilégié, qui peut se plaindre de son sort  et qui d’ailleurs écouterait ? Singapour, à cet égard est un piège magnifique : comment parler de ses frustrations lorsque tout le monde affecte d’aller très bien (les autres expatriés) ou vous envie (ceux qui sont restés en France). Le conjoint d’expatrié est parfois le premier à ne pas se comprendre: quels que soient les aspects positifs, les motifs d’intérêt, il a le sentiment de ne rien "capter " du pays, de ne rien avoir à " raconter ".  Lorsque celui ou celle qui travaille rentre le soir et raconte sa journée, le conjoint peine, de son coté,  à produire de la variété et ne trouve pas toujours une oreille très attentive au récit de ses difficultés.
 
Parcours du combattant
Et pourtant les conjoints d’expatriés se battent. Dans une unité confondante les institutionnels, recruteurs ou conseilleurs s’attachent – souvent-  à les décourager:  "le marché de l’emploi est saturé", "il n’y a pas d’emploi dans votre domaine de spécialité ou à votre niveau de qualification", "les emplois sont réservés aux résidents permanents", "votre expérience en Asie est insuffisante ",  "votre pratique de l’anglais n’est pas assez bonne", "la législation nous impose des quotas"…  Les conjoints d’expatriés continuent cependant de chercher et finissent par trouver. Ils font ou non des compromis sur le niveau de l’emploi, le salaire ou le secteur d’activité. Dans certains cas ils tombent sur des opportunités inédites, créent leur entreprise,  s’investissent dans des activités en dehors du secteur marchand, reprennent des études ou laissent libre cours à leur passion.  Dans ces cas, la grisaille s’effiloche et le paradis n’est désormais plus très loin … En attendant le retour.
Bertrand Fouquoire – http://www.dualexpat.com- (www.lepetitjournal.com-Singapour) lundi 15 mars 2010