Mardi, 14 Février 2012
En France, les témoignages de déportés pour homosexualité sont quasi inexistants. Olivier Ducastel et Jaques Martineau ont choisi de briser le tabou avec un huis clos intime L'Arbre et la Forêt, dans la section Panorama de la Berlinale. Rencontre avec les réalisateurs

Frédérick (Guy Marchand) sylviculteur alsacien, la soixantaine, introverti et amateur de Wagner vit avec sa femme (Françoise Fabian) dans une demeure entourée de forêts. L'absence de Frédérick à l'enterrement de son fils aîné révèle de lourdes tensions familiales. Plus à l'aise avec les arbres qu'avec les êtres humains, cet ancien déporté décide pourtant d'éclaircir les circonstances de son envoi en camp de concentration. L'histoire se passe en 1999, deux ans avant que les persécutions subies par les homosexuels durant la Seconde Guerre mondiale soient reconnues en France. Olivier Ducastel et Jaques Martineau (Crustacés et coquillages) ont présenté L'Arbre et la Forêt pour la première fois au public, mardi soir au Zoo Palast.

Lepetitjournal.com: Le film d'ouverture de la Berlinale, Tuan Yuan, met aussi en scène une famille face à ses non-dits. D'après son réalisateur,  le Chinois Wang Quan'an (Ours d'or 2007) "En Chine, les problèmes familiaux se règlent à table". Dans L'Arbre et la Forêt, les repas sont aussi des moment clefs.

Olivier Ducastel: C'est vrai que les repas peuvent être un lieu de parole. Les gens sont réunis et dans le sous-genre du film de famille et du film de secret, le repas est le lieu privilégié de la parole.

C'est justement lors d'un repas que Frédérick révèle son secret. Mais vous dites qu'il est révélé trop tard. Pourquoi?
Jaques Martineau: Trop tard dans l'histoire familiale. Un des deux enfants est mort, le plus jeune a quarante ans: les dégâts sont déjà faits.  C'est un peu tard aussi pour cette histoire-là.  On aurait dû s'y intéresser avant, on aurait dû travailler dessus avant, on aurait dû avoir des historiens qui travaillent sur cette question. Le film aussi, à l'intérieur du microcosme familial, essaie de raconter ça. C'est bien que la parole se libère, c'est bien qu'à un moment le secret soit dévoilé, mais parfois c'est trop tard. La famille sort très ébranlée de cette histoire.

Actuellement, seul Pierre Seel a témoigné en 1994 dans un livre sur la déportation pour homosexualité en France. Pourquoi?

Les réalisateurs Jacques Martineau et Olivier Ducastel

OD:
 C'est une très longue histoire. Et l'analyse historico-sociologique complexe n'est pas de notre ressort. Mais on sait très bien que l'homophobie est fortement partagée dans l'Europe d'avant-guerre, mais malheureusement aussi après la Guerre. En France, il y a avait des lois légèrement discriminatoires, mais il y en avait. Et socialement l'homosexualité était très déconsidérée. On comprend très bien que les gens qui ont vécu ça n'ont pas pu parler. C'était révéler une sorte de "double tare": à la fois mis en camp, et il fallait dire pourquoi... Beaucoup d'autres raisons font que le sujet est resté tabou pendant longtemps dans l'enceinte de l'Europe.

Avez-vous tout de suite pensé à Guy Marchand pour interpréter Frédérick?
OD: Quand on écrit, un peu par superstition, on a tendance à ne pas fixer notre choix sur un acteur mais de laisser une palette de notre imaginaire voguer entre plusieurs. Lors du processus d'écriture, non seulement on pensait à des acteurs différents, mais aussi à des acteurs d'âge différent. On aurait pu adapter le scénario pour un acteur plus âgé, en transférant l'histoire à aujourd'hui. Mais cela aurait été sa dernière action dans sa vie, une sorte d'adieu. Avec Gilles Sandoz, le producteur, on a pensé à Guy. Le rencontrer a confirmé notre détermination et notre assurance que c'était une bonne idée.  En le regardant dans les yeux, dans le bureau de son agent, on s'est dit oui. Quand Guy écoute de la musique, il se passe plein de choses dans son regard. C'était un truc très important pour nous.

Pour Frédérick, écouter Wagner est une revanche sur les nazis en quelque sorte. Pourtant, dans le film, il dit rêver d'aller à Beyrouth, mais ne peut plus retourner en Allemagne. Aujourd'hui, vous présentez pour la première fois le film à Berlin.
JM: La monteuse avec qui on travaillait avant - qui malheureusement est décédée - était juive. C'était une femme ouverte, intelligente, mais qui ne pouvait pas aller en Allemagne, ni en Pologne. Quand on voit des documentaires sur d'anciens déportés, ils disent tous que c'est une difficulté pour eux, même de traverser l'Allemagne ou d'entendre parler allemand. Il y en a qui font le travail sur eux et d'autres qui n'y arrivent pas.  En tout cas, nous on est toujours ravis de venir à Berlin. Mais ça été une expérience, je n'avais pas mesuré à quel point cela serait étrange de montrer le film ici. Quand Fred écoute du Wagner, j'ai senti que le public qui était dans la salle était dans un rapport très différent de ce qu'on a pu pour l'instant ressentir en France.

OD: Bizarrement, j'avais imaginé exactement ça! Que les Allemands puissent réagir comme ça par rapport au film, qu'ils puissent être plus ironiques que les spectateurs français et plus complices du commentaire sur la tétralogie de Wagner, qui à mon avis en France est perceptible par un public plus petit, puisque les personnes sont en moyenne moins mélomanes et  moins wagnériennes.
Propos recueuils par Magali Floris (www.lepetitjournal.com/berlin.html) jeudi 18 février 2010