Mardi, 14 Février 2012

A des années lumières de séries à succès comme Le retour à la terre ou Le combat ordinaire, Manu Larcenet se risque en territoire sombre avec Blast , un épais volume mystérieux et inquiétant comme une statue de l'île de Pâques

Manu Larcenet est déjà un auteur prolixe, couronné par le festival d'Angoulême et par le public. Les tomes du Retour à la terre et du Combat ordinaire constituent les deux versants, désopilants ou plus introspectifs, d'une même histoire. Les angoisses profondes de l'auteur y pointaient souvent sous une forme apparemment autobiographique.
Elles semblent trouver un nouveau territoire où s'exprimer pleinement à travers la pure fiction. Grasse Carcasse est le premier volume d'une série de cinq intitulée Blast, un nom cinglant comme une claque et désignant originalement le souffle d'une explosion. Elle s'applique ici à un choc psychologique, à un ébranlement quasi mystique saisissant le personnage principal à la mort de son père.
Polza Mancini est interrogé par la police. Il est apparemment soupçonné de s'en être pris à une femme.

Un poids
Face à deux inspecteurs, il déroule son histoire sans s'attacher aux faits qui lui sont reprochés. En perdant son père, avec lequel il entretenait pourtant des relations distantes, Polza perd aussi le contact avec la société. Il quitte sa femme, la ville et devient une sorte de clochard, vivant comme un animal dans la forêt.
Il est accablé par un corps lourd, difforme, adipeux qu'il remplit d'énorme quantité d'alcool. Il semble à la fois plongé dans une quête identitaire profonde et dans un délire relevant de la psychiatrie. Il attend en réalité que se renouvelle ce qu'il appele le Blast, le choc, l'éblouissement qui a remis sa vie en question.
Il y a une véritable gravité dans les thèmes abordés par Manu Larcenet. La mort du père était déjà présente dans d'autres albums mais elle prend avec Blast l'apparence d'un oiseau décharné d'un tragique saisissant. Elle sert de point de départ à une dérive dont on présent qu'elle finira mal.

Polza Mancini porte son propre poids, celui de la contrainte sociale, de la norme et de la fragilité de la raison humaine. Il doit rendre compte de ses choix. Manu Larcenet les exprime à travers plus de 200 pages d'un noir et blanc lyrique, volontiers silencieux et extrêmement dramatisé, cadré, magnifié.
Le rythme est lent et l'album baigne dans un sérieux que rien ne dément. Grasse Carcasse constitue un socle, une première exposition dont il faut saluer l'audace et dont on attend les futures tonalités avec une certaine curiosité.

Jean Marc Jacob (lepetitjournal.com) novembre 2009

Blast,
T1 Grasse carcasse,
Manu Larcenet (Dargaud),
204 pages,
22 euros

http://www.manularcenet.com/blog/articles/606/blast-page-49
http://www.youtube.com/watch?v=5I2DG2o45wI&feature=player_embedded