Mardi, 14 Février 2012

L'Agence Française de Développement, organisme public français qui finance des projets dans les pays en voie de développement du monde entier œuvre au Cambodge depuis 1993, année également de l'ouverture de son agence à Phnom Penh. Interview de son directeur, Eric Beugnot

Quels sont les secteurs privilégiés d’intervention de l’AFD au Cambodge ?
Le premier secteur important est l'agriculture, qui emploie 80% de la population active du pays. C'est le domaine d'intervention historique de l'AFD depuis 1993, avec un soutien à la riziculture, à l'hévéaculture et, de manière plus récente, à l'agro-industrie.
Le deuxième secteur est la santé, secteur de concentration choisi en 2005, l'AFD prenant le relai de la Coopération française, avec un projet important de restructuration des services de santé dans la province de Takéo, et de micro-assurance dans la même province.
Enfin, le troisième secteur important, l'industrie et la croissance, avec une action en faveur de la formation professionnelle, le financement de l'eau potable et le textile.

Comment choisissez-vous les projets que vous aller financer ?
En amont du choix du projet, nous bâtissons une stratégie d'intervention, qui part des besoins du pays, des instruments financiers disponibles et qui s'adapte aux conditions de mise en œuvre permise par le contexte.
Les instruments disponibles ont été pendant longtemps presque exclusivement les subventions. Les contraintes budgétaires qui touchent l'aide française mais aussi les choix du gouvernement cambodgien pour favoriser l'aide à la croissance nous amènent à développer des opérations en prêt non-souverain, c'est-à-dire sans garantie de l'Etat cambodgien. Ces modalités permettent d'offrir un volume d'aide, en aide publique au développement, plus important.
Enfin, nous ne pouvons mettre en œuvre les projets qu'en fonction de la capacité de nos partenaires, c'est pourquoi nous accompagnons nos interventions en prêt par un fonds d'étude de renforcement des capacités, subvention accordée au ministère de l'Economie gestionnaire des fonds.

Quels sont les projets actuellement en cours de développement ? Et ceux qui devraient être lancés prochainement ?
Nous avons quatre projets en cours d'instruction, le premier est un financement pour l'édification d'un centre de formation professionnelle pour le textile. Ce projet est innovant car il s'inscrit dans un schéma de partenariat public/privé, avec les industriels qui investissent dans la construction du centre et la formation des formateurs et le ministère de la Formation professionnelle qui accrédite les diplômes et contribue au fonctionnement du centre. Ce projet est important pour la compétitivité de l'industrie textile menacée par la crise, le secteur pesant 18% du PIB et 80% des recettes de l'exportation. Il contribuera aussi à offrir à une partie des 300 000 jeunes qui arrivent sur le marché du travail des emplois qualifiés et à augmenter la valeur ajoutée de l'industrie cambodgienne.

Le deuxième est un financement de plantation en hévéaculture villageoise dans le Mondolkiri autour d'une plantation industrielle. L'originalité de ce projet est qu'il inclut la constitution par un opérateur privé sur tout le territoire national d'un réseau de jardin à bois visant à fournir aux petits planteurs des clones (boutures) de qualité. La différence de rendement entre un clone certifié et un de mauvaise qualité peut aller de 1 à 2, ce qui signifie que si le Cambodge ne garantie pas que ses plantations sont bâties sur des clones de qualité, en quelques dizaines d'années les pertes pourraient atteindre des centaines de millions de dollars.

Le troisième projet est dans le domaine de l'agro-industrie et vise à renforcer l'accès au crédit du secteur des riziers, pour leur permettre de se moderniser et d'exporter. Le Cambodge produit 6 à 7 millions de tonnes de riz par an, en exporte 2 à 3, sous forme de paddy essentiellement, qui est décortiqué et poli dans les pays voisins. C'est une perte de valeur ajoutée pour le Cambodge. Nous nous sommes rapprochés de banques pour voir comment mettre à leur disposition des ressources à taux privilégié pour renforcer cet accès au crédit. Parallèlement, des actions sont envisagées pour renforcer la capacité des riziers à présenter aux banques des dossiers de qualité.

Le dernier projet enfin s'adresse à la municipalité de Phnom Penh pour l'aider à des investissements dans le domaine de l'éclairage public. Le prêt envisagé serait le premier à une collectivité locale, moins de deux ans après la nouvelle loi de décentralisation.

A quel degré le Cambodge dépend-il de l'aide internationale, et comment votre aide participe à cette dépendance ?
Le Cambodge, en temps que PMA (Pays moins avancé) a un PIB/habitant beaucoup plus bas que ses voisins (Thaïlande, Malaisie, Chine), et est relativement dépendant de l'aide internationale, mais dans le même temps, avec les bailleurs de fond, consacre une énergie non négligeable à harmoniser cette aide. L'évolution des modalités de l'aide française, de la subvention aux prêts de l’AFD, montre que petit à petit, le Cambodge s'achemine vers une situation de pays émergent. Dans cet esprit l'aide sous forme d'assistance technique très importante au départ diminue graduellement en proportion.

On dit aussi que la France se retire de l’Asie, est-ce vrai ? Le Cambodge est-il un pays privilégié en ce sens ?
La réponse est définitivement non. L'AFD a ouvert récemment des agences en Inde, au Pakistan, en Indonésie et s'apprête à en ouvrir au Sri Lanka et au Kazakhstan.
En se qui concerne le Cambodge, le passage de la subvention au prêt pourrait se traduire par des volumes d'aide plus élevés. Une autre évolution attendue est la possibilité de faire des prêts souverains, c'est-à-dire à l'État cambodgien ou avec sa garantie, en fonction des indicateurs de soutenabilité de la dette.

Propos recueillis par Amaury d’Oléon (www.lepetitjournal.com/cambodge.html) mercredi 9 décembre 2009