Que vous êtes beaux avec vos Lexus et vos Hummers. Dieu que vous semblez heureux au KFC. Magnifique ce Hip Hop et quelle belle soirée d'Halloween. Que faites-vous pour Noël ?
La nouvelle révolution culturelle... (crédit: JBL)
Que va-t-il rester du Cambodge ? Le vase cassé de l'empire Khmer va bientôt être remplacé par un vulgaire bibelot Ikea. Les pièces de l'ancienne poterie sont balayées et mises de côté pour laisser place au neuf.
Ils sont quatre, heureux dans leur gros 4x4 acheté grâce à une providentielle vente de terrain. Ils sont fiers, comme un 14 juillet sur les Champs-Elysées, ils défilent. En parcourant les quais, ils s'aperçoivent que de nombreuses personnes aisées sont en train de prendre un verre dans un certain bar au nom très urbain, bien connu des expatriés. C'est l'occasion rêvée pour ces messieurs de profiter de leur bonne fortune, d'enfin vivre la vraie vie, celle d'un occidental. Ils se garent devant l'entrée, font quelques accélérations de rigueur afin d'attirer l'attention de leurs semblables. Ils descendent de leur gros Hummer jaune. Ils sont tout petits à côté de cette machine de guerre couleur poussin. Ils se regardent entre eux, comme des collégiens lors de leur première sortie en discothèque. Ils entrent finalement dans le bar direction comptoir, les mains dans les poches, petits rires étouffés, regards vers les chaussures. Ils sont mal à l'aise dans leur pantalon de costume-basket. Ils se sourient entre eux, la main devant la bouche. La commande est passée. Ils balayent la salle, impressionnés. Les quatre bières commandées arrivent. Elles sont finies d'une traite, moins d'une minute pour vider les bouteilles avec l'attitude d'un groupe d'enfants autour d'une bouteille de rouge dérobée à la fin d'un mariage;ils veulent maîtriser les codes de leurs modèles, faire comme les grands. Ils demandent l'addition. Elle ne leur plait pas, mais c'est le prix à payer pour quelqu'un de moderne. Ils payent et s'en vont. Ils auront passé en tout 5 minutes montre en main, mais ce fut cinq minutes durant lesquelles ils ont touché le rêve occidental. Au volant de leur tank, ils s'en vont, le cœur excité et la tête pleine d'espoir. La soirée est réussie.
Comment faisons-nous pour être un modèle mondial ? Pourquoi notre mode de vie est-il si attirant ? Nos sociétés modèles proposent un monde dans lequel l'Homme dompte la nature, il la sculpte à son image, l'asservie. Les cycles de consommations que nous subissons répondent à nos pulsions les plus basses comme le sexe ou la violence sociale. La civilisation occidentale est très agressive dans l'exportation de ses modes économiques. Elle exporte ses guerres et ses problèmes. Nous obligeons l'application de nos idéologies, de ses modes de développement à des pays volontairement embrigadés, qui seront nos futurs clients et accessoirement nos terrains de jeux. Il est plus que capital aujourd'hui pour un pays de s'armer contre cela. Non pas parce que notre civilisation est à craindre, mais parce qu'elle est envahissante. Le Cambodge doit au plus vite entreprendre un ultra-protectionnisme culturel. Le pas est franchi avec l'imposition d'une signalétique urbaine en Khmer pour les entreprises. Vous avez mis fin à notre protectorat en 1953, ne revenez pas en arrière. Ne vous pliez plus devant ces blancs qui vous jettent un billet au visage. N'achetez pas de Hummers ou autres débilités occidentales. N'acceptez pas notre management, refusez nos visions de votre pays. Si le Cambodge ne se redécouvre pas, il ne sera jamais un Japon ou une Corée du Sud.
Claude Lévi-Strauss soulignait l'idiotie d'une civilisation unique fondée sur un progrès unilatéral dont l'Occident détiendrait le modèle. Il rappelle, et ce à juste titre, que la disparition des traditions va de pair avec l'uniformisation engendrée par une culture de masse. Alors que grâce au bouddhisme et au shintoïsme vous aviez une longueur d'avance en pensant l'homme et la nature ensemble, vous avez fait le choix de la consommation à l'occidentale en ouvrant les portes du Cambodge à l'économie de marché qui vous a dissocié de la nature.
Un Cambodge occidentalisé, cela ne me dérange pas, bien au contraire : je me sens chez moi partout, et à trop se sentir chez soi, on reste.
Comme le dit le proverbe cambodgien : "Ne te querelle pas avec la femme. Ne te plains pas du Chinois". Permettez-moi quelques écarts, mes contemporains me font parfois lever les yeux au ciel. Créée en août 2009, cette chronique se permet un avis décalé le Cambodge. Retrouvez Jean-Benoît sur son Blog Opinion sur rue
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Jean-Benoît Lasselin (www.lepetitjournal.com/cambodge.html) vendredi 27 novembre 2009