Lundi, 13 Février 2012

La pleine Lune du 11e mois approche. C'est la fin des crues, le renversement du courant, les récoltes arrivent à maturité. Tous, ils se regroupent pour célébrer le retour des Nâgas. Phnom Penh se remplit durant quelques jours de joies populaires et de passion nationale

La fête des eaux offerte "Above the Crowd"... (crédit: JBL)

Vous avez pu constater que depuis quelques jours, la capitale cambodgienne s'habille, remonte ses manches, se prépare à accueillir tout le pays. Les carrés d'herbes sont clôturés, des lieus d'aisances fleurissent, et les restaurants des quais libèrent leurs terrasses. Certains trépignent d'excitation pendant que d'autres craignent pour leur commerce.

Ma douce fin de journée hors du monde cambodgien se termine. Je ne travaille pas aujourd'hui, alors, ce long vendredi chômé s'est résumé à quelques films et émissions débiles, subis sur le canapé de l'appartement conjugal. Mes yeux roulent vers la fenêtre. Le calme habituel est revenu (vous l'aurez compris, 'calme' ainsi employé est un mot victime d'un abaissement de mes critères de confort). L'heure du dîner approche, il est temps de nous aérer l'esprit et de nous remplir les narines d'odeurs et de parfums délicieux. J'entends encore les rires moqueurs de nos entourages respectifs plaisantant de notre réponse positive à la question : "Vous restez à Phnom Penh pour la Fête des Eaux ?". Il faut vivre des expériences locales, sortir de son costume diurne et se jeter à bras ouverts dans cette foule généreuse qui offre à la capitale une odeur de révolution et de recommencement tant attendu des travailleurs et travailleuses cambodgiens. Sur le chemin des saveurs, nous nous félicitons de notre ouverture d'esprit et de notre dévotion à la découverte de la culture de l'autre. Nous crachons ouvertement sur le blanc refusant un tel pilier culturel. Nous sommes main dans la main, l'estomac léger et les yeux dans les étoiles.

Le grand boulevard Preah Norodom est chaotique. Des troupeaux de paysans inséparables occupent le haut du pavé et découvrent une ville qu'ils n'ont entendue ou vue qu'à travers leur transistor. Un peu plus loin un accident de moto. Un père distrait par les festivités a foncé dans un arbre. Au lieu de regarder la route, il regardait le feu d'artifice (comme tous les usagers de la route) alors qu'il conduisait toute sa famille sur les quais. Horrible, sa fille de 3 ans, ventre au sol est coincée sous la moto. Ses pleurs n'y font rien, sa jambe est bloquée. Tout le monde regarde, discute, montre du doigt, fait semblant de pouvoir gérer la situation. En fait, personne ne fait rien.

Nous arrivons boulevard Preah Sihanouk. Nous listons les restaurants possibles d'accès. Je tourne la tête un instant, interpellé par ce qui semble être la voix d'un homme se faisant piétiner à quelques mètres de moi. Ce dernier aurait voulu faire demi-tour, aller à contre-courant. L'âme du troupeau n'a fait que ce qui était nécessaire. Je suis distrait. D'un coup, sa main glisse. Je la perds, son bras s'évade. La main droite ouverte vers l'inconnu, je suis encore sous le choc. Vu de haut, je suis au milieu d'une foule compactée en mouvement, pauvre victime d'une masse insoupçonnée. Je commence à crier son nom. Des dizaines de personnes agglutinées contre moi me regardent en rigolant, la main devant la bouche. Tourner mon buste pour quadriller la zone est un réel effort. Le torrent humain est interminable, U2 au Parc des Princes, c'était du pudding à côté de ces milliers de personnes qui m'arrivent dessus. Je tourne encore la tête, essaye d'interpeller mon semblable sur ma situation, lui aussi à perdu sa famille dans l’élan populacier. Elle est là, à quelques mètres de moi. Je la vois. Je m'imaginais déjà pleurer sans fin sur un trottoir (s'il y avait des trottoirs). A travers les bébés pleurnichant portés à bouts de bras par des parents dépassés, elle se glisse vers moi. Nous retrouvons le sourire, mais pas encore la sortie. Nous ne pouvons pas bouger. C'est le Cambodge total. Nous mettons plus de 40 minutes à traverser le boulevard et s'extirper du peuple. C'était l'an dernier;la Fête des Eaux à Phnom Penh, plus jamais.

Oui. Vous aussi vous avez voulu essayer. Mais aujourd'hui, entre gens d'un autre monde, on se dit : "A la semaine prochaine", et puis, billets à la main, nous déposons notre valise que nous récupèrerons à Bangkok, Kuala Lumpur ou autres Bali. Les plus amoureux ou tout simplement les plus paisibles préfèrent élire domicile à Sihanouk Ville, dans un hôtel de luxe ou dans une guest house sans histoires. Cet après-midi devant le Palais Royal, une nouvelle course en pirogue commence. Chacun encourage sa province ou sa pagode.

Ce soir, vous serez sur les quais, face au Tonlé Sap, bien plus haut que tout le monde. Bien plus haut que cette paysanne qui a choisi de se mettre entre deux toilettes publics pour nettoyer son enfant tombé dans la flaque d'égout;bien plus haut que ce mendiant qui cherche sa monnaie perdue à jamais entre les pieds de ces fêtards occasionnels, bien plus haut que cette dame qui défèque sur l'herbe des quais, la cigarette à la bouche et le regard satisfait;bien plus haut que cette famille qui tente de former un cordon de sécurité autour du neveu qui a perdu son jouet dans la foule. Bien plus haut, pour jouir du feu d'artifice et des processions de bateaux illuminés, dans la pure tradition occidentale. Notre espace vital, notre coupe de champagne et notre chaise que je dépoussière avant d'y poser ma Vénus callipyge. Ne vous y trompez pas, le vrai spectacle, ce sont les spectateurs.

Comme le dit le proverbe cambodgien : "Ne te querelle pas avec la femme. Ne te plains pas du Chinois". Permettez-moi quelques écarts, mes contemporains me font parfois lever les yeux au ciel. Créée en août 2009, cette chronique se permet un avis décalé le Cambodge. Retrouvez Jean-Benoît sur son blog Vivre au Cambodge.

A relire La chronique de Jean-Benoît de septembre 2009: De l'indignation de chacun
A relire La chronique de Jean-Benoît d'août 2009: Mines antipersonnel, Gloire et Beauté

Jean-Benoît Lasselin (www.lepetitjournal.com/cambodge.html) vendredi 30 octobre 2009