LITTERATURE - Karski, pour moi c'est un saint; pour le monde, ce n'était personne.
mercredi 21 octobre 2009
Pas de Bref, Culture aujourd’hui. En revanche, nous attirons votre attention sur l’interview de Yannick Haenel accordée à Gazeta Wyborcza, dans laquelle il revient sur le personnage de Jan Karski à qui il a consacré son dernier ouvrage
Le livre Jan Karski de Yannick Haenel (Gallimard, et Wydawnictwo Literackie pour l'édition polonaise) a reçu le Prix du Roman Fnac, et figure en première sélection de la plus haute récompense littéraire française, le Goncourt. La vision idéalisée qu'il présente de la Pologne et des Polonais a entraîné nombre de réactions et débats dans la presse française, au sein des plus grands journaux. Yannick Haenel sera l'invité de Gazeta Wyborcza le 26 octobre, le 27 il sera à Katowice pour participer à une rencontre consacrée à Jan Karski. Remigiusz Grzela - Y a-t-il un épisode dans la vie de Karski qui vous a plus particulièrement marqué? Yannick Haenel - Oui, Karski se trouve aux Etats-Unis en 1943, il raconte ce qu'il a vu dans le Ghetto. Le Juge de la Cour Suprême Félix Frankfurter lui lance : "Je ne veux pas vous croire". Karski lui demande: "Vous pensez que je mens?" "Non, répond le Juge, je vous dis seulement que je ne veux pas le croire." Pour moi Karski c'est cela, celui qui porte au monde une vérité dont le monde ne veut pas. Pour le monde, il n'existe donc pas, il n'est personne.
RG - De votre livre se dégage la figure du Polonais en héros. Vous parlez de notre isolement, vous nous décrivez également comme des gens indépendants, farouchement opposés à toute forme d'injustice. YH - Ce qui m'intéresse aujourd'hui c'est de connaître l'opinion des Polonais quant à ma perception de Karski. Karski est-il un héros aux yeux des Polonais? Pour moi, c'est un héros non seulement polonais mais universel. En France, la propagande qui vise à montrer les Polonais comme des antisémites est permanente. On me parle de cela sans arrêt, et je dois sans cesse expliquer, et rappeler que ce sont les Polonais qui ont donné le plus grand nombre de Justes parmi les Nations à Yad Vashem.
RG - D'où vient chez les Français ce stéréotype de l'antisémitisme polonais? YH - L'antisémitisme a existé en Pologne. Je sais également que l'attitude de la résistance polonaise à l'égard des Juifs pendant la guerre a parfois été ambivalente. Mais au début des années 1940, l'Amérique est bien plus antisémite que la Pologne. L'antisémitisme prétendu des Polonais aura été pour certains pays un bon prétexte à cacher le leur. C'est bien pour cela que les Soviétiques ont tout fait pendant de nombreuses années pour maintenir ce stéréotype. Chaque fois que je prends la parole dans une réunion publique en France, il se trouve quelqu'un pour s'étonner qu'en Pologne un Catholique polonais ait pu aider des Juifs. Je pense toutefois que ce livre peut permettre à des gens non bornés de nuancer quelque peu leur vision de la Pologne.
RG - Si un livre sur Karski était traduit du polonais et publié en France, pensez-vous qu'il aurait des chances de se faire remarquer? YH -Les Mémoires de Karski ont été publiées en français, mais n'ont pas rencontré un grand écho. L'intérêt que mon livre a suscité peut peut-être modifier la donne.
RG - Est-ce que dans ce livre vous n'êtes pas en train d'idéaliser la Pologne et les Polonais? YH - C'est possible. Mais si c'est un pays dont l'image est à ce point entachée, un peu d'idéalisation ne peut pas faire de mal. Et cependant, ce n'est pas moi qui idéalise la figure de Jan Karski. C'est lui qui sans aucun doute portait en lui-même une vision chevaleresque du destin de son pays. C'est grâce à Karski que j'ai découvert l'existence de la résistance armée polonaise. Contrairement au gouvernement français, la Pologne n'a jamais collaboré avec les Nazis. Elle a prouvé dans l'Insurrection sa noblesse politique. Ce qui m'a intéressé dans la Pologne, c'est sa position, toujours seule face au reste du monde. Un pays qui a été laissé seul, livré à lui-même, abandonné. A travers la figure et l'expérience de Karski, je voulais témoigner de cette solitude-là.
RG - Selon vos propres termes, les Polonais sont une sorte d'aristocratie de l'opposition, de résistants, de dissidents. Vous pensez vraiment cela? YH - Pour moi la Pologne est le pays de la résistance. Dans l'histoire, on a tenté à plusieurs reprises de la faire disparaître.
RG - Comment avez-vous approché la mentalité polonaise? YH - J'ai vu les films de Wajda, de Zanussi, de Skolimowski, de Munk. J'aime les livres de Gombrowicz et Schulz. J'ai découvert leur oeuvre à Rennes, dans les années 1980.
RG - Avez-vous vu le Katyn de Wajda en France? YH - L'épisode de Katyn est encore mal connu en France. Le film n'a pas été compris ici, la presse française était furieuse. Il faut rappeler qu'en France les intellectuels de gauche admiraient Staline en son temps. Il ne faut pas oublier cette phrase honteuse prononcée par Sartre: "Tout anticommuniste est un chien."
RG - Avez-vous déjà été en Pologne? YH - Je suis venu en 2005 pour écrire un chapitre de mon précédent livre, Cercle. Le héros du livre quitte un beau matin sa vie parisienne pour entamer un voyage qui le conduit toujours plus à l'est, d'abord à Berlin puis en Pologne. L'est l'attire comme une maîtresse. Il veut atteindre le coeur de l'Europe. C'est ainsi qu'il arrive à Varsovie, pour découvrir qu'il doit y retrouver les traces du Ghetto. C'est un peu ce qui m'est arrivé, moi aussi j'ai abandonné un jour mon métier d'enseignant de français dans un lycée. Je voulais écrire et voyager. A Berlin, j'ai vécu un hiver dans une petite chambre de bonne, pour presque rien. A Varsovie, j'ai loué une petite chambre d'hôtel pour ouvriers au 29 de la rue Dluga. L'hôtel existe encore aujourd'hui, il s'appelle Hôtel des métallurgistes, et appartient à leur syndicat. J'écrivais nuit et jour, je vivais dans une sorte d'extase.
RG - Qu'avez-vous retenu de ce séjour? YH - Le contraste. D'un côté, la grisaille de l'architecture soviétique, de l'autre l'atmosphère printanière des parcs comme le Parc Saski qui est ouvert tout le temps (en France, les parcs ferment la nuit). Je fréquentais un bar à lait près de la Barbacane, je commandais des plats à l'aveugle, sans comprendre de quoi il s'agissait. Je me souviens aussi de la rue Prozna qui reste du Ghetto. Les façades noires, les fenêtres crevées. J'ai vécu là une sorte de choc psychologique, comme une maladie.
RG - Et comment avez-vous découvert Jan Karski? YH - En regardant le film de Claude Lanzmann Shoah.
RG - Comment Karski a-t-il réagi à Lanzmann et à son film? YH - L'image que donne de la Pologne le film de Lanzmann est dure et injuste. Je sais que Lanzmann a filmé huit heures d'entretiens avec Jan Karski. Dans le film, il n'en montre que quarante minutes. Lanzmann était avant tout intéressé par son témoignage sur le Ghetto. En occultant le témoignage de Karski sur ses efforts pour avertir les Américains du message des Juifs du Ghetto, il falsifie en quelque sorte son histoire. Shoah ne montre non plus aucun Polonais ayant sauvé des Juifs. Or le film a joué un rôle déterminant dans l'image que non seulement les Français, mais aussi le monde entier, s'est faite de la Pologne.
RG - Karski ne s'est cependant pas élevé contre le film. YH - Il a été loyal à l'égard de Lanzmann, même si personnellement il a été blessé par le discours anti-polonais du film. Il considérait cependant que Shoah était une oeuvre capitale pour témoigner de l'extermination des Juifs en Europe.
RG - Qu'est-ce qui vous a surpris dans les critiques parues en France sur votre livre? YH - Les Français voulaient entendre de ma part que j'avais complètement inventé la non-réaction des Alliés face à l'extermination des Juifs en Europe. La plupart des gens a besoin de croire au bien. Ils auraient préféré croire en l'innocence des Alliés.
RG - Puisqu'en France personne ne connaissait Jan Karski, comment expliquez-vous l'écho et les débats que suscite votre livre? YH - Ce qui intéresse le lecteur français, c'est : comment un écrivain quarantenaire, qui n'est pas Juif, et qui a entendu au début du XXIème siècle une histoire qui devrait lui être lointaine, a pu l'intégrer au point d'en faire une part de sa mémoire. Dans les discussions, revient sans cesse cette interrogation: la jeune génération d'écrivains a-t-elle le droit de parler de la Shoah? Et a-t-elle le droit d'en parler au travers de fictions, de fables? Quand j'écrivais ce livre, je suis devenu en quelque sorte Polonais. Je suis un écrivain français, ma famille a des racines allemandes et italiennes, je ne me sens citoyen d'aucun pays hormis celui des fables et récits.
RG - Votre livre est composé en trois parties. Les deux premières reprennent le témoignage de Karski dans Shoah et dans l'autobiographie de Karski. C'est la troisième partie qui est précisément une création littéraire. YH - J'ai voulu cela par respect pour les paroles de Karski. Tout ce que j'écris de la vie de Karski est véridique et appuyé sur des faits. Ce que j'ai inventé, ce sont les détails et les pensées de la troisième partie du livre en effet. J'ai imaginé la vie de Karski comme une interminable nuit blanche.
RG - Vous parlez de Pola Nirenska, l'épouse tardive de Jan Karski. C'est la seule qui lui tienne compagnie dans sa solitude. Vous écrivez également que durant la guerre, personne n'avait ni le temps ni la force de se laisser aller à l'amour, quand Marek Edelman écrit, lui, un livre qui s'intitule précisément Et jusque dans le Ghetto, il y avait de l'amour. YH - J'ai préféré me concentrer sur la solitude de Karski, sur son interrogation constante pour savoir s'il parviendrait à faire entendre la vérité.
RG - Karski était également un homme froid, qui avait tout subordonné à ses fins politiques. YH - C'est un homme qui a été emprisonné par les Soviétiques, torturé par la Gestapo, qui a franchi des dizaines de frontières. Il se peut que le sacrifice de soi-même contienne une certaine forme de détermination et d'indifférence à l'autre, d'égoïsme. L'empathie de Karski pour les Juifs d'Europe a néanmoins été extraordinaire, inouïe. Toute sa vie, il en a porté le deuil.
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