Lundi, 13 Février 2012

De nombreuses personnes, fraîchement débarquées au Cambodge, sont choquées par la banalisation de la prostitution. De cette banalité légère du mot "prostituée" sortant de la bouche des expatriés ou des locaux

Chers amis de passage au Cambodge, je vais vous faire mal au cœur, mais la misère, on s'y habitue.

Elles sont plus de vingt mille dans la capitale cambodgienne (sur à peu près deux millions de Phnompénhois – ce qui fait une fille pour 100 personnes, on se calme, il y en aura pour tout le monde - http://www.monde-diplomatique.fr/2001/11/A/15813). La ville est dense en matière de karaokés, salons de massages et bars à filles en tout genre. Bref, on n'a pas à se plaindre. La clientèle est à 90 % locale : l'homme cambodgien aime ses habitudes hebdomadaires alcoolisées, et extraconjugales. Le tourisme sexuel explose ces dernières années, depuis que la France ne gagne plus la Coupe du Monde de football.

Au pays du sourire, le touriste lui aussi tient à garder le sourire, un sourire presque paternaliste. Ill n'a pas encore posé le pied à Phnom Penh. Il jure déjà qu'il n'y touchera pas. A travers la webcam, je le vois faire de grands gestes catégoriques. Mon ami français a des valeurs, de l'intégrité et surtout, ne compte pas alimenter un système trouble qui range la femme dans la catégorie divertissement. Je l'écoute, j'ai du respect pour lui. Quelques jours plus tard, je suis à l'aéroport de Phnom Penh, mon compatriote est de passage. "Ah ! L'Asie, l'impénétrable Asie" lance-t-il en respirant à pleins poumons. Il découvre les joies d'un retour sur cette terre, autrefois celle de ses ancêtres. Le soleil termine sa course derrière le Wat Phnom, laissant place aux néons bleus, aux chaises sur le trottoir et aux mini-jupes aguicheuses. Le ton change, il fronce les sourcils, et condamne ce petit homme sans histoire qui va chercher un peu de chaleur avant de s'endormir dans l'espoir d'une retraire (retraite ?) à deux, dans ce bar, juste là, non loin de chez moi. Quelques jours plus tard, le discours change, les filles sont belles, la bière fraîche et la musique entraînante. Il disparaît. Il ne reviendra que le lendemain : "Mais non mais, c'était juste pour essayer". Il s'excuse presque.

"Mais comment fais-tu pour résister à tout cela ? Ce vice, cette tentation". Mademoiselle me questionne. Elle aussi, de passage dans la capitale, elle veut savoir. Je lui réponds qu'elle se trompe, qu'il n'est pas question de résister ou même d'être tenté. Il est juste question de choix dans le divertissement. Parfois, je regarde Question pour un Champion au lieu de sortir jouer au billard. Mojito ou Baileys ? Soirée chez moi ou soirée chez toi ? Q-ba ou Zanzibar ? Disons que certaines personnes sortent seules, et cherchent de la compagnie. La vie est une question de choix, de ce qui nous fait ou ferait plaisir. Mon ancienne camarade d'école s'indigne et tape du point sur la table en criant que la prostitution est un fléau et insulte un gentil backpacker volontaire de passage dans une ONG alors (enlevé qu’il est) en pleine danse torride en compagnie d'une locale. Entre-temps, elle me fait remarquer que le SDF en bas de chez elle à Paris, dans son petit boulevard presque propre, elle ne le voit même plus.

Parfois, quand il y a des sous et si c'est dans un pays intéressant, des ONG se lancent dans la lutte contre la prostitution. Drapeau au poing, tête haute, chemise cintrée et appareil photo autour du coup, elles arrivent, magnifiques, telle Dame Justice la balance à la main. Les bars ferment, les menottes claquent sur les poignets, la police fait son travail et les filles migrent. Le jour se lève bientôt. Elles s'éloignent en moto sans se retourner. Que deviennent ces filles ? Qui les récupère ? On s'en fout. Le problème, c'est la prostitution, pas les prostituées. En plus, dans le genre, je te fais une bonne tartine de misère, on reprendra un peu de beurre : "Des personnes vendues à des proxénètes qui, dans les bordels du Cambodge, sont souvent offertes aux clients prostitueurs pour 500 riels", selon Agir pour les femmes en situation précaire, association fondée en 1997 (http://sisyphe.org/spip.php?article2140).

Alala, le Cambodge, cette destination de rêve pour les grands et les petits. A lire certaines magnifiques phrases qui commencent par "Moi j'ai vu la misère" ou à écouter d'illustres personnes détenant la vérité finissant toujours par "Il faut agir", on en perdrait nos repères. Reste donc nos valeurs, notre vision des choses. Mais que faire face au choc des cultures ? Nous sommes pris entre deux feux mes amis : s'intégrer, à grandes gorgés de bières, une fille sur les genoux, ou se cloîtrer dans sa petite culture et froncer les sourcils à chaque fois que votre assistant rote devant un client.

Epargnez-moi vos discours sur une culture que vous approchez de peu. Oui je parle de prostitution comme je parle de mes lacets de chaussures et non tous les hommes ne terminent pas leurs journées dans ces bars. Rappelez-vous simplement de la phrase de Blaise Pascal : "La seule chose qui nous console de nos misères est le divertissement et c'est pourtant la plus grande de nos misères".

Comme le dit le proverbe cambodgien : "Ne te querelle pas avec la femme. Ne te plains pas du Chinois". Permettez-moi quelques écarts, mes contemporains me font parfois lever les yeux au ciel. Créée en août 2009, cette chronique se permet un avis décalé le Cambodge. Retrouvez Jean-Benoît sur son blog Vivre au Cambodge.

La précédente chronique de Jean-Benoît : Mines antipersonnel, Gloire et Beauté

Jean-Benoît Lasselin (LePetitJournal.com Cambodge) vendredi 25 septembre 2009