Toldi, de Leo Weiner, poème symphonique interprété par l'Orchestre Symphonique de Hongrie du Nord (entendez l'Orchestre de Miskolc) dirigé par Laszlo Kovacs, est sorti en début d'année. Cette perle musicale aurait pu passer inaperçue si l'enregistrement n'avait pas bénéficié d'un label bien français qui dépasse les frontières, le "Diapason d'or". A écouter aussi pour mieux comprendre le sentiment identitaire magyar
Un genre musical particulier Un poème symphonique, c'est une oeuvre musicale pour orchestre inspirée par un sujet littéraire. Il cherche, en quelque sorte ainsi qu'une musique de film aujourd'hui, à suggérer l'esprit de l'oeuvre. Celui qui apporta au genre la contribution la plus importante fut Franz Liszt qui écrivit 13 poèmes symphoniques dont le célèbre Mazepa, en référence directe au poème de Victor Hugo. Tout le monde connaît aussi "Ainsi parlait Zarathoustra", de Richard Strauss, "La Mer", de Claude Debussy ou "Une nuit sur le mont Chauve" de Modeste Moussorgsky. Mais le poème symphonique a aussi servi à véhiculer des pensées nationalistes, comme par exemple "Finlandia", de Sibelius, ou la célèbre "Moldau" de Smetana. Ce fut aussi le cas de Leo Weiner, qui partageait avec Bartok et Kodaly un intérêt important pour un nationalisme culturel hongrois. En ce sens, ils se distinguaient de leurs contemporains occidentaux, qui allaient eux chercher des inspirations exotiques au sein de cultures musicales étrangères, comme Debussy à Java ou Ravel en Espagne. Ces 3 maîtres, tous formés à la composition par Hans Koessler à l'Académie royale de musique de Budapest, sont donc d'abord fortement sensibles aux idéaux nationalistes hongrois (Bartok compose Kossuth, une œuvre symphonique inspirée par l'insurrection magyare de 1848, menée par Lajos Kossuth, contre l'empire d'Autriche), puis évoluent vers une création spécifiquement liée à la culture magyare à mesure que le nationalisme hongrois s'oriente vers le fascisme, sous la régence d'Horthy. Si Bartok s'est concentré, avec le succès que l'on sait, sur l'ethnomusicologie, Weiner sera surtout un professeur de musique qui aura formé des élèves aussi prestigieux et différents que Georg Solti, Antal Doráti, Ferenc Fricsay ou György Kurtág. Il se distingue des ses 2 comparses Bartok et Kodaly par un côté plus conservateur, plus classique. Là où Bartok cherchait à dépasser l'influence de Liszt, Weiner reprend un genre dans lequel ce dernier excelle pour mettre en musique le célèbre poème d'un des plus grands poètes hongrois, Janos Arany.
"Toldi", une oeuvre fondamentale de l'identité culturelle hongroise Tout petit Hongrois apprend "Toldi" à l'école. Au moins le premier chant. "Toldi" est en fait une trilogie épique, inspirée par la vie plus ou moins légendaire de Miklos Toldi, individu à la force herculéenne au service du roi Louis Premier de Hongrie, qui régna de 1342 à 1382, date de sa mort. Anecdote savoureuse pour tous ceux qui travaillent à maîitriser la langue magyare: un fameux linguiste finnois voulut traduire "Toldi". Il en fut dissuadé par un admirateur d'Arany, qui lui affirma qu'il est proprement impossible de traduire ne serait-ce que le premier vers de "Toldi". Ceci est lié à l'extrême richesse syntaxique et rythmique, aux rimes et au langages sophistiqués de Janos Arany. Certains disent qu'il voyait les choses avec l'oeil de Dieu, ce qui lui permettait de les exprimer dans un langage unique. Le poème symphonique porte sur la première partie, écrite en 1846 par Janos Arany, soit juste avant la révolution de 1848 contre les autrichiens, au cours de laquelle se distingua Kossuth. Cette œuvre, d'inspiration populaire contribua à préparer spirituellement la lutte d'indépendance de 1848-1849 et à en garder le souvenir vivant.
Le sentiment identitaire hongrois sous son meilleur jour L'opinion publique hongroise est particulièrement sensible au concept d'identite nationale. La rhétorique culturo-historique a fortement déterminé la construction de repères identitaires tout en permettant l'éclosion des multiples génies culturels hongrois. La tradition politique, qui régnait par exemple chez les grands contributeurs culturels hongrois, s'efforçait par exemple de servir la cause du patriotisme, mais s'éloignait rapidement de toutes tendances chauvinistes ou ethnocentristes. C'est dans cet esprit que Leo Weiner composa "Toldi", en 1952, en plein joug soviétique, avec en toile de fond cette logique récurrente de défense des véritables repères de la culture hongroise. Alors que certains signes de dérives, à la fois chauvinistes et ethnocentristes, sont apparus récemment sur la scène politique, cet enregistrement se situe d'une certaine façon dans l'air du temps, en offrant en partage ou en rappelant les véritables ressorts de l'identité magyare.
Sara Kali (www.lepetitjournal.com/Budapest) vendredi 26 juin 2009
Toldi est disponible sur l'iTunes Store Laszlo Kovacs & North Hungarian Symphony Orchestra Weiner: Toldi Hungaroton Classics |