Écrit par Jean Marc Jacob
Frédérique Clémençon agence quatre destins, et évoque quatre fins de parcours avec Traques, un roman d'exclusion intérieure ou sociale

Les personnages de Frédérique Clémençon sont au bord du gouffre, en
bout de piste ou en eux-mêmes. Leurs voix se mêlent parfois sans se
toucher. Leurs vies sont grises et heurtées. Ils ont chacun un mur face
auquel se fracasser.
Dans un entre-deux périurbain, Anatole parle avec Jeanne. Il vit dans
une cabane. Il appartient à un peuple banni, chassé d'usines en
marécages, de grottes en passeurs. Pour elle, il évoque ceux qui l'ont
accompagnés, Franz qui le protégeait, Sofia et petit garçon. Il évoque
ses disparus. Jeanne parle aussi de fuite, de l'étau d'une famille
nocive hantée par les fantômes de petites filles mortes dont le
souvenir leste les présents. Ailleurs, dans un mouroir, Elisabeth
décroît dans l'absence de son fils préféré tandis que son autre fils,
Vincent se retire d'une entreprise où son comportement s'avère de moins
en moins adapté.
Vers la marge
Les qualités d'écriture de Frédérique Clémençon avaient déjà frappé les
lecteurs de Colonie -aux éditions de Minuit. Traques en confirme
l'élégance et – au risque de paraître contradictoire - la finesse
parfois appuyée. Un peu bancal dans sa construction à quatre voix, à la
fois généreux et sec, le roman est habité d'intentions denses et touche
par son déséquilibre même.
Les registres se succèdent comme les
narrateurs et s'imbriquent deux à deux.
Le récit d'Anatole est nimbé d'une sorte de mystère historique, d'une
géographie fantasmée et imprécise auxquels répondent les visions de
falaises effondrées et d'architectures englouties de Jeanne. A
contrario, les vies d'Élisabeth et Vincent sont émaillées de rapports
froids et normatifs, de grilles d'évaluations des ressources humaines
ou des capacités motrices et intellectuelles des résidents de la maison
de retraite.
Que ce soit par la grande Histoire ou par leur histoire familiale, par
le monde du travail ou par l'approche inéluctable de la mort, tous sont
rendus et maintenus aux marges du monde.
Jean Marc Jacob
(lepetitjournal.com) vendredi 26 juin 2009
Traques, Frédérique Clémençon (Editions de l'Olivier), 160pages, 16
euros.
-Les Hémisphères de Magdebourg, Bertrand de la Peine (Les
éditions de Minuit)
Voilà un premier roman intrigant. Son titre désigne une expérience de
physique du 17e siècle mais son contenu est contemporain. Il suit en
alternance deux personnages plus ou moins liés par des faits troubles.
Le père de Bline, éminent archéologue vient d'être assassiné. Elle
revient dans sa maison. En parallèle, Benedikt Centaure-Wattelet, dit
Monsieur Ben, est un trafiquant d'œuvres d'art de premier plan.
Loin de tout narcissisme, Les Hémisphères de Magdebourg est un objet
qui échappe aux genres. Ni enquêtes ni introspection, il nous engage à
suivre deux trajectoires, découpées en courts chapitres et titrées de
façon explicite : Centaure-Wattelet dans les toilettes ou Bline à
cheval. Malgré ce balisage limpide, on ne sait pas toujours très bien
où l'on va et on attend parfois que le récit prenne corps. Mais si les
intentions réelles de Bertrand de la Peine restent difficile à
déchiffrer, une certaine séduction opère à n'en pas douter.
(JMJ)