Les villageois n’ont pas oublié ce lieu d’horreur désormais enfoui par la jungle. Une marre boueuse et une large fosse, dont les parois sont désormais enfouies dans le sol et la végétation, voila tout ce qu’il reste de la prison Khmer Rouge, qui comme d’autres auraient pu être oubliées si son directeur n’était pas aujourd’hui au centre des débats de la tentative de réconciliation du Cambodge avec son douloureux passé
Kaing Guek Eav doit désormais répondre devant le tribunal Khmer Rouge des atrocités qu’il a alors commises, et qu’il reconnaît, en tant que directeur de la prison S-21, le principal centre de torture du régime.
(Crédit Photo-The PPP)Mais avant Tuol Sleng il y eu le centre M-13, une abréviation qui signifiait la mort pour ceux qui y étaient envoyés, et que Kaing Guek Eav a dirigé avec la même froide efficacité qui allait ensuite marquer son règne sur Tuol Sleng. De 1971 à 1975, Duch a conduit les interrogatoires, établi des rapports, et envoyé un nombre inconnu de personnes à leur mort au M-13, centre précurseur de la machine à tuer du S-21. Les juges du tribunal en charge du procès des criminels de guerre y voient un premier aperçu du parcours d’une homme qui allait devenir le geôlier en chef du régime.
« Tous les quatre ou cinq jours, entre dix et vingt prisonniers, leurs mains attachées derrière leur dos, étaient emmenés pour être tué » se rappelle Mak Moeun, un fermier qui habite les environs du site depuis 1971, à quelque 70 kilomètres de Phnom Penh.
« Je savais clairement qui était Duch, mais je ne lui ai jamais parlé. Je ne suis jamais allé voir ce qui se passait là bas [au M-13] car j’avais trop peur » racontait-il mardi dernier alors qu’il se dégage un passage au milieu de la végétation qui recouvre l’ancienne prison.
D’un geste il désigne ce qui fut un enclos où étaient alors retenus quelque 50 et 60 prisonniers entassés et à demi-nus.
« Ils en amenaient des nouveaux une fois que les premiers étaient envoyés à la mort » décrit Mak Moeun qui travaillait alors dans une ferme voisine.
« J’ai vu Duch ordonné à ses gardes d’emmener les prisonniers pour les tuer, je n’ai jamais vu les meurtres eux mêmes, mais seulement entendu les cris et les pleurs ».
Le temps a adouci la colère qu’éprouve Mak Moeun envers Duch, un homme qu’il aurait pu abattre selon ses propres dires mais dont le destin est désormais entre les mains du tribunal international.
« Si la loi permettait sa mise à mort, j’aimerai assister à son exécution, et ainsi mettre un terme à cet histoire » répète l’homme de 67 ans.
De vieux fantômesLes vaches broutent dans les prés et les fermiers sont affairés à leur champ de riz aux alentours du site, mais Lim Peth raconte qu'à la chute du régime Khmer Rouge, peu de villageois ont osé s’aventurer à proximité du M-13, et sont aujourd’hui encore réticents à approcher le site.
« Ils étaient effrayés par les fantômes de ceux qui ont été tués ici ». Alors que le M-13 tournait à plein régime, Lim Peth, alors âgé de 13 ans, avait pour tâche de surveiller le bétail dans la même coopérative que Mak Moeun, il se souvient avoir vu des gardes emmener des prisonniers se baigner à quelque 100 mètres de l’enclos.
Un des rares gestes d’humanité dont Duch a fait preuve envers les prisonniers, le reste du temps ils étaient constamment maltraités se souvient Lim Peth, une accusation soutenue par les témoignages des anciens gardes au procès de Duch. Selon eux, leur supérieur d’alors prenait un malin plaisir à exercer un contrôle absolu sur ceux qui tombaient entre ses mains.
« La prison était dirigée par Duch et sa femme. Tout était sous son contrôle, et tous les ordres donnés par Duch » décrit Lim Peth.
Des conditions inhumaines«J'ai vu Duch torturer des prisonniers qui avaient été emprisonnés dans toute la région pour être rassemblés au M-13 » précise t-il. Les prisonniers étaient souvent immobilisés à terre et, plongés dans une grande fosse, exposés aux éléments et aux insectes. Les hommes ne portaient souvent rien d’autre que des shorts en lambeaux, alors que les femmes étaient vêtues de grossières tenues noires. Un ancien garde a déclaré cette semaine au tribunal que c’était dans la même fosse que l’on laissait les hommes se noyer, ils étaient enchaînés, au plus fort de la mousson.
Mais tout comme Mak Moeun, Lim Peth avoue ne jamais avoir vu d’exécution de prisonniers.
« J'étais trop jeune et j'avais trop peur pour essayer de voir quelque chose » raconte le charbonnier aujourd’hui âgé de 51 ans, et de retour dans le village de Thmar Kup depuis la victoire des Vietnamiens sur les Khmers Rouges en 1979.
Plus de trois décennies ont passé, mais Lim Peth ne peut toujours pas contrôler la haine qu’il éprouve à l’encontre de Duch, qui a ordonné insiste-t-il l’exécution de plusieurs membres de sa famille, des malheureux emprisonnés par le régime et envoyé au M-13.
« Lorsque je parle de Duch, je ne ressens que de la peine» dit-il.
« Je sais que des membres de ma famile ont été tués par les gardes suivant les instructions de Duch ». Lim Peth dit désormais ne rien vouloir d’autre que «
la condamnation de Duch par le tribunal ». Et de conclure
« Dans mon cœur je voudrais le tuer, j'en suis à ce point, mais je sais que je ne peux pas faire ca »
Heng Chivoan de notre partenaire The Phnom Penh PostTraduit par LePetitJournal.com-Cambodge vendredi 24 Avril 2009Retrouvez cet article et le reste de l'actu en anglais sur http://www.phnompenhpost.com