Lors de sa visite de 48h en Turquie, le Président américain a imprimé son style – franc-parler, ouverture, engagement – à la nouvelle politique des Etats-Unis dans la région et dans le monde;les Turcs ont apprécié, les Français beaucoup moins…
Barack Obama répond au questions d'étudiants stambouliotes dans l'ancienne poudrière de Tophane (photoJB)
(Istanbul) Précédé d’une réputation déjà planétaire moins de 3 mois après son entrée en fonction, la venue du 44e Président des Etats-Unis en Turquie s’annonçait sous les meilleurs auspices pour effacer le souvenir d’un long et douloureux règne de George Bush qui a failli ruiner la ‘coopération stratégique’ entre Ankara et Washington.
Mais dès les premiers pas de sa visite inaugurale dans le monde musulman, Barack Obama a fait plus que rassurer le meilleur allié de l’Amérique dans une région généralement réticente, pour ne pas dire hostile, à ‘l’Oncle Sam’. En s’inclinant sur la tombe du père fondateur de la Turquie, il a vanté ‘‘la vision, la détermination et le courage’’ de Mustafa Kemal, se promettant même de poursuivre l’idéal ‘‘paix dans le pays, paix dans le monde’’ cher au Père des Turcs. Il n’en fallait guère plus pour flatter l’orgueil national.
Mais Barack Obama n’était pas venu seulement pour réparer les pots cassés : chacun savait qu’il venait s’appuyer sur la Turquie, et sur le respect que sa diplomatie a su imposer dans la région au fil des années - sans doute d’ailleurs à la faveur de la perte de crédibilité américaine -, pour jeter les bases d’une nouvelle politique Proche et Moyen-orientale.
Encore fallait-il trouver les mots justes, qui ne rappellent pas le “Projet de Grand Moyent-Orient’’ cher à l’administration Bush et qui évitent l’étiquette d’“Islam modéré” qui déplaisait tant au gouvernement Erdogan. Fin diplomate, Barack Obama ne vanta que la ‘modernité’ et la ‘démocratie’ de la ‘République laïque’ turque et rassura d’une simple formule un bon quart de la planète en affirmant que son pays “n’était pas et ne serait jamais en guerre contre l’Islam”.
Pendant ce temps à Taksim, manifestation d'extrémistes de gauche en musique(photo BB)
Un mot soigneusement évité mais toute une phrase de prononcée ...
Ne restait qu’à dérouler la longue liste des domaines où la synergie retrouvée pouvait s’exercer : crise économique, stabilité du Caucase, conflit israélo-palestinien, négociations israélo-syriennes, refondation de l’Irak après l’évacuation des ‘boys’, nucléaire iranien, avenir de l’Afghanistan… Un haut diplomate turc parle d’“âge d’or retrouvé”, l’opposition même est satisfaite, la rue applaudit (les manifestations sont restées sporadiques). D’autant que la seule véritable crainte que nourrissaient les dirigeants turcs est vite dissipée: le Président américain s’est soigneusement abstenu d’évoquer le ‘génocide’ de 1915, préférant mettre l’accent sur des discussions turco-arméniennes qui progressent vite – à tel point que des rumeurs persistantes prédisent l’ouverture de la frontière terrestre entre les deux pays avant la date anniversaire de ‘la grande Tragédie’, le 24 avril!
Dans ce contexte, le rappel de ce qui est une constante de la politique américaine depuis des décennies, à savoir le souhait de voir la Turquie adhérer à l’Union Européenne, serait presque passé pour un détail sans importance, tout du moins si Barack Obama n’était pas allé porter le fer en Europe même, et à l’occasion d’un sommet de l’Otan où la Turquie s’est illustrée par son obstination contre presque tous les autres pays de l’Alliance – une crise que le Président Obama a d’ailleurs désamorcée. La réaction, attendue, du chef de l’état français Nicolas Sarkozy n’a fait qu’apporter de l’eau au moulin du locataire de la Maison Blanche: “j’ai tout de même le droit d’émettre une opinion sur ce que je pense être bon, a-t-il répété mardi devant un parterre d’étudiants, alors que les Européens ne se sont jamais privés de donner la leur sur la politique américaine!”
Et d’enfoncer le clou: “d’abord cette aspiration est légitime pour un pays qui donne ses soldats pour défendre ses alliés (au sein de l’Otan), ensuite ce serait pour l’Europe une bonne occasion de montrer qu’elle n’est pas monolithique, mais diverse”. Une chanson fort agréable à l’oreille des Turcs, alors que le ‘front anti-turc’ n’a guère apprécié. Au point que la visite annoncée du chef de la diplomatie française Bernard Kouchner, victime d’une “grosse fatigue”, a été annulée en dernière minute. “La Turquie a perdu le seul soutien qu’elle comptait au sein du gouvernement français”, a résumé la presse locale, alors que l’intéressé annonçait publiquement, depuis Paris, qu’il n’était plus favorable à l’adhésion de la Turquie à l’UE.
Jérôme Bastion (www.lepetitjournal.com Istanbul) jeudi 9 avril 2009.