Mardi, 14 Février 2012

A Madrid pour la présentation de son dernier film, Parlez-moi de la pluie, Agnès Jaoui décrypte pour Lepetitjournal.com les rouages de son cinéma, qui rencontre toujours plus de succès de ce côté-ci des Pyrénées. Questions - réponses avec une grande dame qui s’intéresse à la petite condition humaine

Agnès Jaoui à la sortie de son hôtel (LPJ)

Agnès Jaoui a oté ses bottes et s’est calée confortablement au fond de son fauteuil, dans le salon de l’Hôtel Meninas, où depuis deux jours elle enchaîne les séances d’interviews d’une demi-heure de temps, montre en main. Un vrai marathon, auquel elle se prête, affable et efficace, répondant en espagnol aux questions qui lui sont posées. Un interprète corrige ou traduit de temps en temps des termes qui lui échappent. L’agent local fait des allers-retours, indiquant le nombre d’interviews qu’il lui reste à passer, avant de pouvoir partir déjeuner et visiter le musée Thyssen, puisque c’est ce qu’elle a souhaité faire pendant sa pause. Dernières questions avant le repas.

Lepetitjournal.com : On a l’impression dans Parlez-moi de la pluie et dans vos autres films, que les personnages sont construits à partir de leurs faiblesses. Est-ce que c’est ce qui vous intéresse le plus ?
Agnès Jaoui
: Ce qui m’intéresse surtout, ce sont les faiblesses que les personnages cherchent à cacher. En fait, j’aime partir de l’image qu’on a des autres, des idées préconçues que l’on se fait d’une personne lorsque l’on vient à peine de la rencontrer. Comme vous et moi, maintenant. A partir de certains codes vestimentaires, de préjugés inconscients, on se fait une image de son interlocuteur.
Et ce que j’aime lorsque je crée des personnages, c’est partir de cela, de ce que l’on montre et de ce que l’on laisse percevoir. Puis peu à peu, faire tomber les masques, et découvrir ce que les personnes sont vraiment, ce qu’elles cachent peut être.

Dans Parlez-moi de la pluie, les protagonistes se présentent avant tout comme des victimes : victime du racisme, du sexisme, du manque d’amour maternel etc… Quelle facette cachée de vos personnages vouliez-vous faire découvrir ?
On découvre surtout que la souffrance de ces personnes est réelle. Dans le film, ma sœur se plaint constamment du fait que notre mère me préférait à elle. La vision que j’ai d’elle va changer au cours de l’histoire, et je découvre qu’elle souffre vraiment.
C’est toujours très difficile d’imaginer la souffrance des autres. Un homme ne peut par exemple pas savoir ce qu’est la souffrance d’une femme, ce que cela signifie pour elle de se faire passer la main aux fesses ou de se faire siffler dans la rue.
Je trouve intéressant d’essayer de se positionner depuis la souffrance de l’autre. C’est notamment l’expérience de Griffin, ce journaliste américain, qui en se grimant et en se faisant passer pour un noir, a fini traumatisé, partageant les peurs des personnes de couleur de son pays, victimes du racisme. (Dans la peau d’un noir, JH Griffin)

Il suffit donc de reconnaître la souffrance de l’autre ?
Je crois qu’il est légitime de chercher la reconnaissance de la souffrance que l’on vit, car si l’on obtient cette reconnaissance, c’est plus facile de tourner la page. Le problème, c’est que souvent on reste dans la position de victime, dans ce discours qui affirme "j’ai plus souffert que toi".
Dans le film, ma sœur encore une fois, a cette attitude. Et elle n’en évolue pas.

Vous avez une dent contre la famille ?
La famille est aussi nécessaire que la politique, mais c’est une micro-société qui peut être aussi épanouissante que pathogène. C’est la première marque de fabrique que l’on appose, d’une certaine manière, sur les personnes. C’est pour cette raison que j’aime bien aller voir les conséquences que cela implique et que je m’y intéresse aussi régulièrement dans mes films.

Parlez-moi de la pluie est votre septième film en tant que scénariste, le troisième en tant que réalisatrice. Comment vous comportez-vous avec les acteurs, comment leurs décrivez-vous les personnages ?
Lorsque je travaillais avec Resnais (On connaît la chanson, Smoking-no smoking), il nous demandait de faire des fiches très précises des personnages : comment sont ses parents ? Quelles maladies a-t-il eu ? Est ce qu’il s’est cassé la jambe ? etc… C’est un travail primordial. Un individu qui est né et a grandi à Paris ne sera pas le même qu’un autre qui est arrivé à Paris à l’âge de 25 ans. Lorsque l’on écrit un scénario, c’est donc très important de définir qui sont les personnages, ce qu’ils ont vécu, afin de savoir comment ils vont se comporter et de l’expliquer ensuite aux acteurs. On définit donc un archétype très précis, et plus cet archétype est juste, plus le film est riche.
Ensuite, on travaille beaucoup en amont avec les acteurs, afin de définir quel est le personnage qu’ils vont interpréter. Il y a aussi toute la phase du casting, au cours de laquelle nous travaillons seuls à seuls avec les acteurs, où on apprend à se connaître aussi.

Justement, dans le film Jamel Debbouze a un rôle primordial. Comment le choix du casting s’est-il fait et comment se sont passées les relations avec lui ?
Jamel Debbouze est une personne, qui de par son histoire, est concernée par les problèmes d’injustice sociale et de racisme. C’est un atout lorsque l’on doit interpréter un personnage qui est confrontée à ces problèmes.
Jean-Pierre Bacri et Jamel s’étaient déjà rencontrés auparavant et entre eux le courant passait parfaitement. Entre Jamel et moi les relations se sont avérées plus compliquées. Nous avons longtemps été mal à l’aise, à l’image d’ailleurs de notre relation dans le film. Il a fallu que nous tombions les défenses, ce qui a pris un certain temps.

Pouvez-vous nous parler de vos projets ?
Je viens de terminer mon second disque (Dans mon pays). Je vais donc partir en tournée en octobre, puis je suppose que nous allons nous attaquer à un nouveau film avec Jean-Pierre.
Propos recueillis par Vincent Garnier (www.lepetitjournal.com)

Voir aussi notre interview de la chanteuse Agnès Jaoui
ici