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Les Pays immobiles
de Bayon se présente comme un recueil de fragments, une succession
d’extraits de livres impubliables. Les 22 parties qui construisent
l’ensemble proposent un voyage d’une beauté trouble, lyrique et
monstrueuse
Ni roman, ni
nouvelles, Les pays immobiles de Bayon se définit lui-même comme une
réponse à la question "Tu écris ?". Il s’agit donc de textes d’origines variées, extraits de livres non aboutis ou non publiés parce que de
nature à troubler l’ordre public de l’entourage de l’auteur. Parmi
ceux-là, on trouve notamment Jean Marien, consacré à un frère suicidé. Le rapprochement
de ces textes relève d’une logique de collages. Bayon brosse pourtant
un autoportrait, morcelé mais très cohérent, dans la diversité même de
ses climats, de ses lieux et de ses humeurs. Depuis de
nombreuses années Bayon est une des plumes cultes de Libération, côté
Gainsbourg, côté rock, ou côté cinéma de seconde zone. On retrouve son
énergie coutumière dans la noirceur flambeuse de son écriture
littéraire. En éclats De son enfance
africaine, il fait remonter des moiteurs coloniales pleines d’alcool et
de sexualité. Les souvenirs de Fées donnent lieu à des descriptions à
la fois fiévreuse et clinique d’échanges charnels. Les historiettes
anecdotiques succèdent à des visons plus somnambuliques et hallucinées. Au Togo, dans
une rue parisienne ou dans le crachin breton, un même écorchement
contenu lie l’ensemble. Bayon n’étale pas la souffrance, n’expose pas
de mal de vivre nombriliste. Il le laisse plutôt transpirer et diffuser
sous les éclats de plume, sous le lyrisme ou la monstruosité de
certains portraits. Parmi les 22
parties qui composent Les Pays immobiles certaines laissent des traces
plus durables. Ainsi, Toi tu es gros, tu es con raconte comment Bayon
et son frère infligeaient des sévices à un garçonnet immonde. En
quelques pages se dresse alors, au-delà de la cruauté enfantine, un
saisissant procès verbal de nos pulsions sombres et de la brutalité
complexe de l’ordre du monde. Jean Marc Jacob. (LPJ) 9 décembre 2005
Les Pays immobiles, Bayon, Grasset, 295 p, 18 €
Également en librairie : Christophe Honoré, Franck Pavloff, Lydie Salvayre
— Le pont de
Ran-Mositar, Franck Pavloff (Albin Michel) : Le pont de Ran-Mositar est
un roman sur l’après de la guerre. Dans un pays fictif évoquant la
Bosnie, un homme traverse le chao à la recherche d’un autre ; des
femmes tentent de survivre en reconstruisant le pont reliant deux rives
déchirées l’Est et l’Ouest, la montagne et la plaine, les Chrétiens et
les Musulmans. Après Matin brun, Franck Pavloff fait des miettes
violentes du monde un roman frappant. S’il tient parfois ses
personnages un peu à distance, c’est pour mieux en saisir l’hébétude. — Le livre pour
enfants, Christophe Honoré (Editions de l’Olivier) : Christophe Honoré
n’est pas uniquement cinéaste (17 fois Cécile Cassard, Ma mère). C’est
aussi un écrivain de plus en plus intéressant. Le livre pour enfant est
un récit protéiforme, un autoportrait à facettes mêlant l’enfance, la
famille, les écrits inachevés et le compte-rendu quotidien d’un
tournage. Malgré l’aspect éclaté de la forme, l’auteur y parle droit,
visiblement guidé par un grand souci d’honnêteté. Les souvenirs et les
échos actuels de la mort de son père sont souvent abrupts, mais
particulièrement troublants. — La méthode
Mila, Lydie Salvayre (Seuil) : Parce qu’il récupère sa mère grabataire,
le narrateur s’en prend à Descartes. Comment, s’insurge-t-il, maîtriser
la raison quand la vraie question est de supporter déchéance et
atermoiements maternels ? Doit-il ou non la trucider pour vivre mieux ?
La réponse ne viendra pas de la philosophie mais de Mila, une exotique
voyante. De ce sujet à priori guère joyeux, Lydie Salvayre fait un
roman tordant dans une langue très orale et tonique. Francs éclats de
rire garantis ! (LPJ – 9 décembre 2005)