Prix Django Reinhardt 2001 et Révélation française de l’année aux Victoires du jazz 2003, Baptiste Trotignon sort son cinquième album, Solo 2. Entretien avec un artiste exigeant et créatif, considéré par ses pairs comme l’étoile montante du jazz hexagonal
"Il est important, quand on est musicien, de pouvoir se trouver là où on ne vous attend pas." (Photo : Christian Pegand production)
Lepetitjournal.com : Votre dernier album, Solo 2, vient de sortir dans les bacs, six mois seulement après votre disque enregistré avec le saxophoniste David El Malek. Vous êtes très productif… Baptiste Trotignon : Les deux albums sortent dans un intervalle de temps réduit, c’est vrai. Mais ce sont deux disques très différents. Trotignon El Malek était un projet en quartet, que nous avions monté en co-leaders, avec David. Solo 2, comme son nom l’indique, est un album où je joue seul. Il se situe dans la continuité du disque que j’avais enregistré en 2003 (Solo).
LPJ : Qu’il y a-t-il de nouveau sur ce second opus solitaire par rapport au premier ? BT : En terme de répertoire, le premier ne comprenait que des compositions. Celui-ci comporte aussi trois reprises, qui ne viennent pas forcément du monde du jazz, comme Love me tender, d’Elvis Presley. Dans le style, j’espère qu’il y a aussi une évolution. C’est au public de juger.
LPJ : Vous avez à l’origine une formation classique. Quand vous êtes-vous intéressé au jazz ? BT : C’est venu progressivement, au moment de l’adolescence. Deux facteurs ont joué. D'une part, mon attrait pour l'improvisation, avec la liberté qu’elle sous-tend. Même si pour improviser, il faut faire preuve d’énormément de rigueur ! D’autre part, mon attirance pour les musiques afro-américaines, comme le swing ou le blues.
LPJ : Comment avez-vous appris à jouer ce genre musical ? BT : L’apprentissage du piano, je l’ai fait selon un parcours traditionnel, avec un professeur. Mais le jazz, je l’ai surtout appris sur le terrain. À 20 ans, je suis entré au Conservatoire National Supérieur de Paris, dans la classe de Jazz. Mais au bout d'un an, j'ai commencé à trouver plus excitant d'aller me confronter à des professionnels, dans les clubs parisiens. En jazz, la théorie repose finalement sur peu de choses. Tout tient dans la façon dont on s’en sert et dont l’applique. C’est comme pour les échecs : les règles, à la base, sont relativement simples. Mais pour en faire quelque chose d’intéressant, il faut faire preuve d’imagination et de créativité.
LPJ : Vous avez enregistré cinq albums sous votre nom et vous multipliez les concerts en France et dans le monde. Et vous n’avez que 31 ans ! Une carrière qui va vite… BT : C’est vrai. Pourtant, je n’ai pas la sensation d’avoir brûlé les étapes. Une carrière de musicien, c’est une longue construction. Pour pouvoir jouer et progresser, il faut d’abord se faire entendre et repérer par les autres musiciens. Ensuite, se faire reconnaître des journalistes et des médias ; enfin et surtout, du public. Dans cette pyramide, chaque pierre a son importance.
LPJ : En 2001, vous avez reçu le prix Django Reinhardt. En 2002, le grand prix de la ville de Paris au concours Martial Solal. En 2003, le titre de Révélation française de l’année aux Victoires du jazz... Quel regard portez-vous su ces différentes distinctions ? BT : Je les ai toujours considérées comme des encouragements positifs, mais jamais comme une fin en soi. Je les accueille donc avec plaisir tout en sachant que ce n’est pas cela qui va me faire jouer mieux !
LPJ : Mais ces récompenses vous ont aidé à vous faire connaître… BT : Bien entendu. Au final pourtant, la difficulté n’est pas d’attirer les projecteurs, mais de construire une carrière dans la durée. Évidemment, il est important que sa musique plaise. Et plus agréable de jouer devant des salles remplies plutôt que des salles vides ! Mais les récompenses ne doivent pas servir de repère. Pour un musicien, ce qui fait sens, c’est la musique elle-même. LPJ : On vous compare souvent avec le pianiste américain Brad Mehldau, qui a plus ou moins le même âge que vous. Cette comparaison vous plaît-elle ? BT : Brad Mehldau est quelqu’un que j’admire beaucoup. Je ne vais donc pas dire que ça ne me fait pas plaisir. L’été dernier, d’ailleurs, nous avons donné un concert ensemble à Orléans, et j’en garde un très bon souvenir. Ceci dit, il suffit d’écouter nos albums respectifs pour se rendre compte qu’ils sont très différents. Ce qui m’énerve, c’est que l’on m’étiquette. L’étiquetage, ça empêche d’avancer. Or il est important, quand on est musicien, de pouvoir se trouver là où l’on ne vous attend pas. Propos recueillis par Valentin BONTEMPS. (LPJ) 30 novembre 2005 Baptiste Trotignon jouera le 1er décembre à Sète, le 8 à Grenoble, le 27 janvier 2006 à Athis-Mons (Essonne). Puis le 8 mars à La Riche (Indre-et-Loire), le 23 à Metz. Solo II, 1 CD et 1 DVD , "Live aux Jacobins", Naïve. Écouter des extraits et voir ses tournées : http://www.infoconcert.com/html/artiste.php?id=2040#