Lundi, 13 Février 2012

Le réalisateur de l’Esquive quitte la banlieue parisienne pour le port de Sète. La graine et le mulet, platement traduit en allemand par Couscous mit fisch, orchestre autour d’un festin familial un hommage aux immigrés maghrébins de la première génération. Et cela tient du chef d’œuvre

Histoire de couscous, et de famille (Photo. Pathé distribution)

Coup de cœur du festival de Venise, (prix spécial du Jury, prix de la critique internationale et de la meilleure jeune actrice), grand gagnant des derniers Césars, La graine et le mulet marquera sans aucun doute l’histoire du cinéma français. Slimane (Habib Boufares), 61 ans, petit homme sec, droit et taiseux en constitue la figure principale. Cela fait 35 ans qu’il trime sur les chantier du port de Sète, qu’il accepte humiliations et salaires au rabais sans broncher. Licencié sans manière, il choisit le rêve plutôt que l’abattement : monter un resto sur un bateau rouillé, où sera servi le fameux couscous au poisson de son ex-femme. Un moyen comme un autre de relancer sa vie et de faire taire les tensions familiales autour d’un projet commun. Rym (Hafsia Herzi), la fille de sa nouvelle compagne le soutient avec tout son enthousiasme adolescent. Pas réaliste pour deux sous, fait basculer le film du côté du conte.

Peu importent les incohérences, et les ellipses du scénario, Kechiche sait parfaitement comment mener cette fable populaire, presque documentaire. Il laisse le temps façonner le réel (2h30 tout de même) à coups de scènes étirées, filmées au plus près des acteurs. Plein cadre sur les visages, les ventres, les bouches qui engloutissent la nourriture sans manière lors des couscous dominicaux. Il épuise la scène, jusqu’à ce qu’elle ait rendu toute la densité de l’échange et sa tension. Avec le verbe et l’accent du Sud pour liant. Et les femmes pour conteuses. Ah, ces bouches féminines qui s’ouvrent pour crier, pleurer, débattre, ragoter, philosopher, militer. La chronique a beau être sociale, populaire, engluée dans le réel de trois générations issues de l’immigration, elle se fait aussi conte sensuel qui porte haut les mots.

Sidérante Hafsia Herzi
La nouvelle perle dégotée par Kéchiche s’appelle Hafsia Herzi, a 15 ans, et se révèle sidérante. La manière dont il filme cette ado boulotte, pleine de vie, aux yeux mi-clos, à la chevelure longue et noire, éclaire la beauté d’un autre jour. Elle est inoubliable dans la scène finale où Kechiche ménage un suspense burlesque à coup de graine de couscous perdue. Sur le bateau-restaurant où se trouve réunie toute la notabilité de Sète, les visages s’empourprent devant la danse du ventre de Rym qui semble offrir son corps à manger puisque les assiettes sont vides. Au même moment, à l’autre bout de la ville, Slimane s’épuise aussi dans une course têtue et désespérée derrière sa mobylette subtilisée par des gamins. Clin d’œil au voleur de bicyclette de Vittorio de Sica et à la comédie italienne néoréaliste. Le scénario restera en suspens. Kechiche en a épuisé les ressorts jusqu’à l’extase. On reste pantois, assommé par ce final, débordant de sueur et de sensualité, par ce duo merveilleux du vieillard et de la jeune fille. Epuisé mais heureux.
Stéphanie PICHON. (www.lepetitjournal.com/berlin.html) vendredi 4 juillet 2008

Couscous mit Fisch (La graine et le mulet) d’Abdellatif Kechiche avec Habib Boufares, Hafsia Herzi. Sur les écrans allemands à partir du 4 septembre 2008.