La réserve naturelle de Tigre, aux confins de la zona Norte, propose au détour de ses innombrables canaux , une véritable immersion dans l´histoire et la culture Argentine. Un riche patrimoine architectural, avec en toile de fond les grands noms de la littérature se dévoile sous les yeux des visiteurs
La réserve naturelle de Tigre a l'avantage de nous faire à la fois découvrir l’histoire du pays à travers le patrimoine architectural et de suivre, au fil de l´eau, les quatre poètes et hommes de lettres qui ont contribué à la notoriété du Delta : Domingo Sarmiento (1811-1888), Marcos Sastre (1808-1887), Leopoldo Lugones (1874-1938) et Jorge Luis Borges (1899-1986). Une flânerie romantique en lancha vernissée nous conduit de quartiers en quartiers, de lieux de résidence des petits paysans, en lieux de villégiature des familles riches de Buenos Aires. La ville de Tigre s’est développée principalement sous l’impulsion des Anglais, venus pour construire les chemins de fer en Argentine et qui y ont trouvé les conditions idéales pour pratiquer un de leurs sports favori, l’aviron, raconte Marcela, guide historienne . Plusieurs clubs témoignent de cette époque comme le très sélect Club d'aviron de Buenos Aires.
Les pionniers développent l´agriculture C´est au cœur de ce dédale de canaux, dans le rio Rama Negra qu'a vécu Marcos Sastre, le pionnier des poètes argentins, grand pédagogue et peintre amoureux du Delta. Les plantations de saules peupliers entourent sa maison, simple fermette en torchis, au milieu de plantations agricoles. En effet, au début du 20ème siècle, le Delta était une zone de productions maraîchères et comptait plus de 40.000 habitants. Il reste à notre époque une trace de cette expansion agricole au Puerto de frutos, véritable grenier artisanal et maraîcher du Delta.
La vague florissante des migrants On repère très facilement la maison de Sarmiento, dans le rio éponyme : sous cloche, elle fait figure d´écomusée. Ce poète, d´abord maître d´école, journaliste, politicien puis président des nations, fut le grand développeur de Tigre, en invitant ses concitoyens à venir peupler les îles, assez rapidement colonisées d´ailleurs par les Anglais, les Espagnols, les Canadiens et les Français. Chaque canal a sa personnalité, en particulier le Rio Toro qui est le barrio des Français.
Les amours interdites Il règne toutefois dans ces quartiers, une atmosphère des plus romantiques due à une végétation exotique et quelques jardins d´exception comme celui réalisé par le célèbre paysagiste français de Buenos Aires, Thays. Il s'agit d'un parc arboré exemplaire sur le rivage du Rio Sarmiento. On y voit s´épanouir au fil des saisons, des essences d´arbres et de plantes qui colorent le paysage. C´est aussi à l´ombre de liquidembars, cyprès chauves, hortensias, jasmins et Agapanthes que s´aimèrent durant trente ans, Aurélia et Sarmiento, les amants les plus célèbres du Rio. Le chantre de la faune et de la flore fut le poète Lugones, lui aussi épris d´amour à 52 ans pour une jeune femme de 20 ans. Hélas le scandale éclata et il ne put y faire face. Il choisit le suicide dans sa résidence de campagne du canal de la Serna, sur la rive droite du Rio Parana de las Palmas.
Le rayonnement culturel Quant à Borges, c´est à Tres Bocas qu´il a cherché l’inspiration. Véritable ville flottante, ce quartier est un poumon. Le poète trilingue, passionné de poésie française, qui a fait ses études en Suisse, inaugura un mouvement littéraire en Argentine. Proche de Victoria O´Campo et de Roger Gallois, il contribua au développement culturel du Delta et fréquenta assidument le Recreo Aéronavale, centre culturel local de renom. Toute l´infrastructure de prestige vouée à l´épanouissement social a pris place à cette époque, comme l’actuel Museo de Arte de Tigre, construit par l’architecte de l’Ambassade de France . C´est ainsi que grâce à ces artistes de renoms qui ont su révéler ces rivages enchanteurs, les grandes familles de Buenos Aires se sont fait construire de magnifiques villas. Ainsi le Delta de Tigre a pu acquérir ses lettre de noblesse. Florence MONROE. (www.lepetitjournal.com - Buenos Aires) mercredi 18 juin 2008 |