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INTERVIEW : Luc Ferry "Le mariage d’amour est une invention du capitalisme moderne" Version imprimable Suggérer par mail
jeudi 17 avril 2008
Mardi 15 avril, à l’occasion de la parution de la traduction en espagnol ( Familia y amor , Taurus) de son ouvrage Familles, je vous aime (Xo Éditions, 2007), nous avons rencontré à l’Institut Français, l’auteur, philosophe, professeur et ex-ministre, Luc Ferry.{mxc}

Photo LPJ

Lepetitjournal.com :  Familles, je vous aime – politique et vie privée à l’âge de la mondialisation parle de quoi ?
Luc Ferry : En trois mots c’est un livre dont le cœur est l’histoire de la naissance du mariage d’amour. L’idée est la suivante : au Moyen Age, on ne se mariait jamais par amour. Le mariage, c’était la transmission du nom et du patrimoine. Paradoxalement, le mariage d’amour a était inventé par le capitalisme moderne. Petit à petit, les individus qui vont monter travailler à la ville vont peu à peu s’arracher à l’emprise de la communauté villageoise et acquérir une double autonomie : échapper au contrôle social de la famille et du village et une petite autonomie financière. Du coup, les jeunes filles vont refuser d’être mariées de force et, au contraire, décider pour la première fois de se marier avec l’homme qu’elles aiment. Donc mon livre traite de la famille moderne.

LPJ : Pour quel type de public avez-vous écrit ce livre ?
L.F : Pour tout le monde, je pense que ça peut intéresser absolument tout le monde. Ce n’est pas un livre spécialement difficile à lire parce que c’est au fond une histoire qui nous concerne tous.

LPJ : Vous écrivez dans votre livre, que le 20ème siècle est le siècle de la déconstruction, pourquoi ?
LF : D’abord, factuellement c’est vrai. Puisqu’au 20ème siècle, on va déconstruire la tonalité en musique, la figuration en peinture,  on va déconstruire les principes traditionnels du roman et puis on va déconstruire, tout au long du 20ème siècle, les figures du sur-moi, la morale religieuse, la morale bourgeoise etc. Donc, le 20ème siècle est le siècle de la déconstruction des valeurs traditionnelles comme jamais on ne l’avait connu dans l’histoire de l’humanité. Et ce qui est intéressant, c’est que le capitalisme moderne s’est servi des bohèmes, les ancêtres des Dada, des surréalistes, des situationnistes, des soixante-huitards, pour déconstruire les valeurs traditionnelles. Je vais dire les choses très simplement : si nous avions encore, vous et moi, la mentalité qu’avait mon arrière grand-mère, nous ne serions pas de bons consommateurs. Parce que si mon arrière grand-mère qui était pleine de valeurs traditionnelles, avait vu un grand centre commercial, elle aurait trouvé ça dégoulinant de bêtises et d’obscénités, elle aurait trouvé qu’on n’avait pas besoin de tout ça…

LPJ : D'où le besoin de détruire ces  valeurs traditionnelles?
L.F : Tout à fait et au fond, paradoxalement, mai 68 a servi à ça. Je ne voudrais pas être méchant mais, en gros, les mao de 1968, aujourd’hui, ils votent pour Sarko. Et ce n’est pas parce qu’ils ont abandonné leurs idées mais parce qu’au fond, leur idées étaient hédonistes, appelaient à la société du plaisir, donc à une société purement consumériste.

LPJ : Vous parlez également dans votre livre de l’impuissance en politique et, au contraire, d’un retour vers la personne, l’humain….
LF : Je ne parle jamais d’un retour à la famille, la famille fondée sur le mariage d’amour vient juste d’apparaître, donc il ne peut pas y avoir de « retour » à cette famille. En 1968, beaucoup faisaient l’erreur d’opposer la sphère privée et la sphère publique. C’était l’idéal de la pensée collective révolutionnaire contre le repli sur la sphère privée qui était considéré négativement. Ce discours est le plus crétin de tous les discours crétins que je n’ai jamais entendu. Parce que, soyons clairs, le Maoïsme a été une véritable catastrophe, le Trotskisme a été une horreur, le Communisme a fait 120 millions de morts…
Donc, la vérité, contrairement à ce que pense tout ce crétinisme antilibéral, c’est que la sphère privée ne s’oppose pas à la sphère publique. Nous avons tous les mêmes problèmes dans la sphère privée : nous avons les mêmes problèmes de mariage ratés et de divorces réussis, nous avons les mêmes problèmes de carrières, les mêmes problèmes de vieux parents qu’on aime et qui vont mourir… Mais ce ne sont pas que des problèmes privés, ce sont également des problèmes politiques. Il n’y a pas d’opposition entre les deux.

LPJ : Je vous cite, dans l’avant propos de votre livre, vous écrivez… "il faut être populaire pour conquérir le pouvoir, il faudrait pouvoir être impopulaire pour bien l'exercer"
L.F : Oui, c’est le problème du dentiste. C’est la croix de la démocratie. On l’a bien vu par exemple en France en 1995 avec Chirac qui a fait campagne sur la fracture sociale. La conquête du pouvoir, ne requiert pas les mêmes qualités que son exercice. Il faut être populaire pour être élu, par conséquent démagogue, en revanche, une fois que vous êtes au pouvoir, c’est comme le dentiste avec les enfants : quelquefois, il faut arracher la dent. Le dentiste va dire aux enfants : « je ne vais pas te faire mal », mais ce n’est pas vrai, il va quand même lui faire un peu mal. C’est pour ça d’ailleurs qu’on dit « mentir comme un arracheur de dents ». Donc, une fois qu’on est arrivé au pouvoir, il faudrait pouvoir être impopulaire pour bien gouverner. Parce qu’il faudrait faire des réformes qui ne sont pas du tout agréables. Réduire le déficit public par exemple, ce n’est jamais agréable pour personne !

LPJ : Concernant l’éducation nationale, puisque vous avez été ministre de l’éducation nationale entre 2002 et 2004, que pensez-vous de la politique mise en œuvre par le gouvernement actuel ?
L.F : Ecoutez, je suis désolé, mais je trouve que la réforme des programmes du primaire qui est en cours est vraiment très mauvaise. Cela me consterne et je serais vraiment fou de joie s’ils pouvaient la retirer. Je pense vraiment que c’est LE plus mauvais programme de toute l’histoire de l’éducation en France.
Et concernant les suppressions de postes dans l’enseignement ?
Ca c’est beaucoup moins grave à mes yeux. Le problème des suppressions de postes, c’est qu’on n’a pas fait ce qu’il fallait faire dans l’ordre. Moi je serais tout à fait favorable à ce qu’on réduise assez considérablement le nombre d’heures de cours au lycée et ça, ça permettrait d’économiser beaucoup de postes sans douleur. Parce que sinon, les professeurs, mécontents, disent à leurs élèves : « moi, si j’étais vous, j’irais manifester ». Et une fois que les élèves sont dans la rue, c’est comme la métaphore du dentifrice, c’est facile de faire sortir la pâte du tube mais la faire rentrer n’est jamais une mince affaire…

LPJ : Quel souvenir gardez-vous de votre passage dans le gouvernement de Jean Pierre Raffarin, de 2002 à 2004 ?
L.F : Si c’était à refaire, je le referai, je n’ai aucun regret sinon de n’avoir jamais eu le soutien du président de la République. Ce qui est très gênant parce que, quand vous être ministre de l’éducation, vous êtes entre le marteau et l’enclume. C'est-à-dire que, d’un côté vous avez les syndicats, les étudiants, les lycéens et les profs qui manifestent, et de l’autre côté, si le président de la République ne tient pas la route, vous vous faites écraser entre le marteau et l’enclume. Et comme le président Chirac, chaque fois qu’il y avait trois étudiants dans la rue, il crevait de trouille, nous n’avons jamais pu maintenir une réforme, même quand elle était bonne.

LPJ : L’action la plus importante, que vous ayez menée quand vous étiez au gouvernement, celle dont vous êtes le plus fière ?
L.F : Elle a été supprimée juste après mon départ. C’est ce que j’ai fait de mieux et c’est un vrai désespoir que ça ait été supprimé tout de suite : J’avais fait dédoubler toutes les classes de cours préparatoires des écoles difficiles de France. Evidemment, comme c’était une mesure intelligente et peu coûteuse, elle a été supprimée le lendemain de mon départ. Je pense franchement, qu’à droite, ils sont vraiment très cons parce que jamais aucun gouvernement de droite n’a réussi à comprendre les problèmes de l’école.

LPJ : Vous pensez que la gauche n’aurait pas supprimé votre réforme ?

LF : Oui, je pense que la gauche l’aurait gardée, ne serait-ce que pour des raisons sociales, la gauche aurait tout de suite compris l’avantage de cette réforme et l’aurait sûrement prolongée au lieu de la supprimer.

LPJ :Quels sont vos projets pour cette année ?

LF : 95% de mon temps est consacré à l’écriture. Maintenant, je voudrais vraiment, sur le plan professionnel, me consacrer à mes livres. C’est un vrai bonheur. Je n’ai pas de chef, pas de patron, c’est vraiment le plus beau métier du monde.

LPJ : La politique c’est fini ?
L.F : Oui, c’est un métier passionnant et si on réussit à lui redonner un sens, ce sera génial, mais dans l’état actuel des choses, être à nouveau ministre, c'est-à-dire « sous fifre », ça ne m’intéresse pas. Vous savez, en latin, « ministre », cela veut dire « petit serviteur », les ministres n’ont pas de pouvoir, le seul qui ait vraiment du pouvoir en France, c’est le président de la République.
Propos recueillis par Elodie REGERAT. (www.lepetitjournal.com - Barcelone) lundi 21 avril 2008
 
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