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MEDIAS - "Ciudad Juarez : La ville qui tue les femmes", le reportage qui dérange Suggérer par mail
mercredi 05 octobre 2005

Lundi dernier, les téléspectateurs français ont pu découvrir "Ciudad Juarez : La ville qui tue les femmes" dans l’émission de Canal Plus "Lundi Investigation". Grâce à des témoignages choc, le reportage dresse le portrait d’une ville où la déchéance de l’Etat de droit le dispute au sordide, où le narcotrafic muselle voire s’adjoint les autorités

Guadalupe Morfin, chargée de mission de Vicente Fox pour les meurtres de femmes, est l'une des responsables qui apparaissent dans le reportage. (Photo : AFP)

Une mère en colère crie sa douleur. La caméra déambule d’une modeste maison à une scène de crime. Ciudad Juarez, dans l’Etat de Chihuahua s’est habituée à l’horreur. Depuis une douzaine d’années, des centaines de femmes, souvent des adolescentes, sont mortes ou ont été portées disparues dans cette ville frontalière du Nord. Une situation qui a entraîné la création d’un terme ad hoc pour désigner ces crimes en série : le féminicide.
L’émission de Canal Plus "Lundi Investigation" a diffusé lundi dernier "Ciudad Juarez : La ville qui tue les femmes". Le public français a eu droit à une tranche de vie made in Mexico, quand la déchéance de l’Etat de droit le dispute au sordide.
"Le poids du narco a contaminé toute la société"
Avec l’aide des écrivains Marc Fernandez et Jean-Christophe Rampal*, le réalisateur Jean-François Boyer a réussi le tour de force de gratter la où ça fait mal : la connivence des autorités avec le crime organisé, lié au narcotrafic. Ce grand reporter, installé au Mexique depuis 12 ans, explique : "Dans l’Estado de México aussi il y a du féminicide. En Espagne, on tue autant de femmes qu’entre Ciudad Juarez et Chihuahua. Mais dans ces cas-là, c’est du machisme ordinaire, de la violence familiale, les crimes sont résolus". Ciudad Juarez représente une exception :  "Ici, il y a un bouillon de culture qui a entraîné un réflexe de couverture dans l’administration. Le poids du narco a contaminé toute la société".
Le reportage s’attarde un moment sur le combat de Paula Flores, la mère de Sagrario, l'une des victimes, pour faire arrêter les assassins de sa fille. On fait aussi un petit tour de certains de endroits de la ville où des cadavres ont été retrouvés. Environ 30% des meurtres n’ont jamais été punis, les coupables jamais retrouvés.
Passivité et silence des autorités
Selon une thèse, les narcotrafiquants récupèrent des filles, presque au hasard, pour les accompagner dans leurs orgies d’alcool et de drogue ; traitées comme des objets ornementaux, elles peuvent être violées et tuées dès que la fête s’achève. Ensuite, c’est rideau. Pour ces grands délinquants, puissants, dangereux et richissimes, l’impunité est totale grâce à la complicité des autorités locales.
La plus grande force du reportage est d’avoir filmé quantité de témoignages qui incriminent les autorités locales. Des policiers à l'ancien gouverneur, en passant par le bureau du procureur, tout le monde ou presque en ressort complice, du moins par sa passivité et son silence.
Jean-François Boyer a pu amener devant sa caméra certains des responsables les plus importants de l’Etat de Chihuahua (notamment l’actuel gouverneur priista, Patricio Martínez) mais aussi de hauts fonctionnaires fédéraux : Guadalupe Morfin, chargée de mission de la Présidence pour les meurtres de femmes, ou José Luis Santiago Vasconcelos, adjoint au Procureur Général de la République et spécialiste du crime organisé. Ce dernier reconnaît que s'est installée une culture du mensonge, de la part des autorités, dans le traitement des meurtres de femmes. Inédit.
Camille VAYSSETTES. (LPJ) 6 octobre 2005

Comment réaliser un reportage qui accuse au plus haut niveau ?
Il n’est pas forcément facile de pousser les portes en abordant un thème aussi sensible. Jean-François Boyer admet : "Ça a été une très longue préparation, des négociations interminables pour approcher les autorités locales de l’Etat de Chihuahua". Pourtant, seule une personne a refusé de témoigner pour lui : un ex-commandant de police judiciaire de Chihuahua, qui avait torturé un pauvre hère pour lui soutirer des aveux sur les huit féminicides du lieu-dit "le champ de coton". La diffusion du reportage en France a été couverte au Mexique par des journaux aussi prestigieux que La Jornada et Proceso. Peut-on donc espérer de le voir un jour diffusé dans la República, où évidemment sa résonance serait encore plus forte ? Jean-François Boyer l’espère : "Je pense qu’on va prendre contact avec Canal 11 et Canal 22. On ne peut pas s’arrêter là, il faut que les Mexicains le voient". (LPJ – 6 octobre 2005)

Lire aussi
La Jornada, Prueban franceses la complicidad de autoridades en los feminicidios

La Jornada, El narcotráfico, beneficiario de los encubrimientos en Ciudad Juárez
* La ville qui tue les femmes, enquête à Ciudad Juarez, écrit par Jean-Christophe Rampal et Marc Fernandez (Hachette Littératures, France, 2005)
Le site Internet : http://lacitedesmortes.net 

 
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