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jeudi 24 juillet 2008

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LIVRES – Dogme et théologie vs liberté et philosophie, selon Vassilis Alexakis Version imprimable Suggérer par mail
dimanche 20 janvier 2008

Vassilis Alexakis n'est pas du genre à enjoliver la réalité. Chez lui, autour d'un café, entre la fameuse table de ping pong que ses lecteurs connaissent bien et la cuisine, Vassilis nous reçoit sans chichi pour nous parler de son dernier livre, Après J.C., Grand prix du roman de l'Académie française

Récompensé par l'Académie française et accueilli également avec beaucoup de succès en Grèce, le dernier roman d'Alexakis, Après J.C., fait l'effet d'un pavé dans la mare. Alors que les ouvrages concernant le Mont Athos s'en tiennent au registre de la piété religieuse, Vassilis ébauche l'esquisse d'un inquiétant monde parallèle. De sa voix chaude au rythme lent, il a évoqué pour nous son cheminement et l'accueil de ce livre en Grèce

LPJ : Quelle a été votre réaction à l'annonce de l'attribution du Grand Prix du roman de l'Académie française pour Après J.C. ?
Vassilis Alexakis : Le travail d'écriture est très dur et donc cela fait toujours plaisir de recevoir une récompense. Il est facile d'écrire un livre mais pas facile de faire un vrai roman. C'est un travail très compliqué qui me demande 2 ans. Cette récompense est aussi importante pour moi car j'ai l'impression que c'est un prix que la langue, elle-même, m'a attribué, me rendant ainsi l'affection que je lui porte depuis 30 ans. Si j'avais eu à choisir entre différents prix, c'est celui de l'Académie que j'aurais choisi, car, sous des apparences de roman d'initiation, le livre raconte un vrai combat de titans : la philosophie grecque classique éliminée par le monde byzantin orthodoxe.

Comment vous est venue l'idée de ce roman ?
J'avais écris La langue maternelle, sujet assez proche d'Après J.C. car il s'agit d'une enquête sur la langue grecque, partant de la lettre Epsilon qui se trouve à l'entrée du temple de Delphes. J'ai eu le sentiment que si je restais à cette première enquête, je ne rendais pas compte de ce qu'est la Grèce d'aujourd'hui, qui est bien plus issue du monde byzantin orthodoxe que de son histoire classique.
Pourtant, il ne suffit pas d'une idée pour faire un livre, il faut deux axes. Ecrire un livre sur les moines du Mont Athos, cela ne m'intérressait que moyennement. Ecrire un livre sur l'opposition entre les présocratiques et les pères de l'église, la philosophie et la théologie, cela m'excitait beaucoup plus. C'est donc ce schéma abstrait qui a donné naissance à l'histoire de ce jeune homme qui étudie les présocratiques et qui entreprend, pour faire plaisir à sa logeuse, d'enquêter sur les moines du Mont Athos. Le narrateur est plus ou moins athé alors que sa mère est très pieuse. Nausicca, la logeuse, s'intéresse aux moines alors qu'elle a un prénom homérique...

L'opposition de ces deux univers incompatibles se reflète-t-elle dans la Grèce moderne ?
La Grèce d'aujourd'hui vit sur le mythe qu'elle a une civilisation greco-chrétienne. Or, la civilisation est grecque ou chrétienne, elle ne peut pas être les deux en même temps. Le livre tente de chasser ce mensonge fondamental qui consiste à dire que tout cela s'est suivi gentiment : Byzance succédant à l'Antiquité, St Jean-Baptiste prenant la place de Socrate...  Ces deux mondes se retrouvent sur le Mont Athos, qui était habité dans l'Antiquité. Cinq villes ont été rasées par les moines qui ont utilisé les matériaux pour construire leurs monastères.

Avez-vous suivi le même cheminement que votre narrateur lors de vos recherches ?
Mon enquête a été beaucoup plus vaste. J'ai dû condenser les choses. J'ai mis en scène des personnages pour raconter l'histoire, je ne me suis pas amusé à faire le portrait de chaque spécialiste rencontré car ils sont infiniment plus nombreux que ceux évoqués dans le roman. Mais grosso modo, je raconte ma propre découverte, mon propre apprentissage de cet univers.

Qu'est ce qui vous a le plus surpris au cours de votre enquête ?
Ce sont certains aspects du monde chrétien qui m'ont stupéfait : sa richesse, l'influence qu'il exerce sur le monde politique grec, le climat un peu terrifiant qui règne parfois dans les monastères et qui explique les fréquents suicides de jeunes moines dont personne ne parle. Et puis, j'ai surtout découvert un lieu de haine terrible : ils haïssent les femmes, les juifs, les archéologues qui viennent fouiller la montagne sacrée, les philosophes, les Russes qui ont souvent convoité le Mont Athos...
Enfin, j'ai été touché par l'anachronisme du lieu. On a l'impression de vivre dans une cité du 13ème ou 14ème siècle. Mais, en fait, cet anachronisme a une conséquence politique déplorable : les moines méprisent profondément l'Etat grec auquel ils appartiennent ; ils se considèrent comme les successeurs des empereurs byzantins pour qui la Grèce n'est qu'une province insignifiante.

Comment expliquez-vous que le Mont Athos n'inspire d'habitude que piété et émotion ?
Sans doute par ignorance et manque d'attention. Je ne comprends pas comment certains ont pu y aller, sans se rendre compte que c'était un lieu inquiétant. Peut être l'ont-ils visité à d'autres époques alors qu'il n'y avait là bas que des fous de dieu. Mais, aujourd'hui, ce n'est plus le cas, les moines sont des hommes d'affaires avisés. Beaucoup identifient le Mont Athos à l'orthodoxie, à Byzance et donc à ce que certains considèrent comme l'identité grecque moderne. Pour moi, c'est une identité bien moins intérressante que celle héritée du passé classique. C'est un choix : la non-liberté, le dogme et la théologie ou la liberté et la philosophie. On a l'identité que l'on mérite.

Les philosophes sont pour vous de bons compagnons, pourquoi ?
Ils sont charmants, ont des idées marrantes et originales. Une liberté d'esprit qui est très séduisante et qui disparaît avec Byzance. Une des premières décisions de l'Empire byzantin a été de fermer l'Ecole de philosophie d'Athènes ! Une décision qui n'aurait pas eu une telle importance en Hollande ou ailleurs, mais en Grèce, pays de la philosophie, c'est gigantesque d'interdire l'enseignement de la philosophie pendant 13 siècles !

Votre livre est aujourd'hui sorti en Grèce, quelles sont les réactions des autorités politiques et religieuses ?
Il n'y en a pas. Ils sont très prudents. Le Premier ministre m'a écrit pour me féliciter lorsque j'ai eu le prix. Les autorités religieuses se taisent. Je pense qu'ils préfèreraient qu'on parle le moins possible du livre. Il n'y a de toute facon rien à dire sur ce livre, puisque j'ai vu les meilleurs historiens grecs et francais de cette période. Tout est très verifié, évident et ces faits ne peuvent faire de l'effet que sur des gens mal informés, très fanatisés. Et puis, la publication en France et le prix rendent ce livre invulnérable. On peut s'attaquer à un livre que personne ne connait mais pas un livre qui a déjà eu du succès à l'étranger.

Le livre pousse à aborder la difficile question de la non séparation de l'Eglise et de l'Etat en Grèce...
Implicitement la question posée est effectivement celle de la séparation de l'Eglise et de l'Etat afin que les choses deviennent enfin claires, que l'Eglise cesse de se mêler de l'éducation. En Grèce, nous avons un ministère de l'enseignement et des cultes et les popes sont payés par l'Etat.
Si sursaut il y a, il ne peut venir que du monde politique, qui, pour l'instant ne veut pas mécontenter les moines du Mont Athos, ni l'Eglise en général car elle est très populaire. S'attaquer à l'Eglise, cela veut dire perdre à coup sûr les élections. C'est cela le vrai drame de la Grèce. Lors des dernières élections, seul le petit parti de gauche, Syriza, a mis la séparation de l'Eglise et de l'Etat en tête de son programme. Les autres n'osent pas.
Sur le sujet, il faut une véritable révolution culturelle. Ce serait alors un progrès remarquable pour la Grèce auquel j'aimerais avoir contribué un peu, grâce à ce livre.
Propos recueillis par Delphine Millet Prifti (www.lepetitjournal.com – Athènes) lundi 21 janvier 2008

 
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