|
Poursuivi pour ses pamphlets antisémites, Louis Ferdinand Céline raconte dans Nord sa fuite en 1944 en Allemagne, alors livrée aux bombardements. Frank Castorf, intendant provocateur de la Volksbühne de Berlin, met en scène le roman du plus controversé des auteurs français du XXe siècle Nord, l'histoire d'une fuite à travers l'Allemagne livrée au chaos, par L. F. Céline (Photo. Volksbühne)
Frank Castorf travaille un peu comme un cinéaste : Il adapte à la scène des romans plutôt que des pièces de théâtre. Après des œuvres entre autres de Dostoïevski, Bulgakov et Pitigrilli, c'est au tour de Nord, le dernier roman de Louis-Ferdinand Céline (mort en 1961) d'être mis en pièce. Une tâche a priori aisée pour un Castorf volontiers bruyant et chaotique. Nord relate à la première personne la fuite de son auteur, ayant été impliqué dans la collaboration, jusqu'à Zornhof, non loin de Berlin, en 1944. 1944, date à laquelle sonnent précisément la fin de l'occupation allemande et le début de l'effondrement du Troisième Reich. Bombardements, dévastations, nuées de fugitifs et stupéfaction générale convertissent l'Allemagne en un univers apocalyptique, au milieu duquel déambulent Céline, sa femme Lucette, son chat Bébert et l'ami acteur Robert Le Vigan.
La rencontre de deux grands Le thème de ce roman quasi documentaire, mais aussi le langage de Céline, scandé de points de suspension, d'exclamation et bafouant toute logique narrative conventionnelle, se prêtent parfaitement à une mise en scène cacophonique, dense et énergique. Et tout comme on a pu reprocher à Céline de ne pas avoir renouvelé son style dans ses œuvres postérieures au pionnier Voyage au bout de la nuit, on pourrait également imputer à Castorf de s'enliser dans le tintamarre rétrospectif qui l'avait catapulté au rang de figure emblématique de l'avant-garde du théâtre allemand. Aurait-il entrevu la critique à venir ? On n'en doute point et ce d'emblée, car c'est certainement non sans provocation que des bouchons pour les oreilles sont distribués aux spectateurs dès l'entrée en salle.
De quoi donner sa langue au chat Ceux-ci servent finalement à peine. Les tympans du public restent assez épargnés dans l'ensemble. On ne peut pas en dire autant des muscles du ventre et de la mâchoire. On rit beaucoup dans cette pièce. Sans trop savoir pourquoi d'ailleurs. C'est même assez inquiétant. A cause du chat Bébert, par exemple, sur lequel Castorf semble faire une véritable fixation et qui finit transcendé en ballon flottant lumineux sous les traits de Félix le chat, personnage surréaliste de dessin-animé américain. Et puis Céline surtout, joué par tous les acteurs... et par aucun : le rôle glisse d'un corps à l'autre, tour à tour nazi, existentialiste ou complètement timbré. Personne en fait ne veut être Céline. Et ce ne sont évidemment pas ses propos antisémites qui intéressent Castorf. Mais plutôt l'attitude provocatrice et déroutante d'un homme de génie, difficile à cerner, et passé dans le camp des perdants. Elise GRATON. (www.lepetitjournal.com – Berlin) jeudi 11 octobre 2007 Pour en savoir plus : Nord - Eine Grandguignolade von Frank Castorf nach Louis-Ferdinand Céline - Volksbühne am Rosa-Luxemburg-Platz, 10178 Berlin. Prochaine représentation le 14 octobre à 19h30. |