- « Hi Samah, c’est Henri, un ami d’Iris, vous vous souvenez, on s’est vu l’autre soir ? » - « Oh oui, je me souviens très bien, comment allez vous Henri ? » - « Heu, bien, heu, je me demandais, est ce que cela vous plairait de dîner avec moi ? »
- « Eh bien Henri, pourquoi pas » - « Je ne connais pas encore très bien le Caire et ses bonnes tables, alors si vous avez une suggestion… » - « On peut se retrouver devant le restaurant Abou Al-Sid à Zamalek.» - « D’accord, disons 21h00 devant ce restaurant, cela vous convient ? » - « C’est parfait. » Ouf ! J’ai l’impression de retrouver ma jeunesse, et mon embarras devant les femmes. Cela fait très longtemps que je n’ai pas été nerveux de cette manière. J’ai l’impression que toutes ces années s’effacent. Comment faire pour me concentrer sur mon travail ? - « Mervat, pouvez-vous me réservez une table pour 21h00 au restaurant Abu Al-Sid ? » Encore une fois, cette satanée sonnerie, je pense que je vais commencer à détester Ravel ! - « Allo » - « Allo, c’est Iris » - « Oui Iris, alors les touristes russes, cela avance ? » - « Pas vraiment, mais ce n’est pas l’essentiel. » - « Comment ça ? » - « Et bien, il y a eu comme un petit accident avec votre Mercedes » - « Quoi !!!!!! Que s’est il passé ?? » - « Une autre voiture, m’est rentrée dedans, mais tout est arrangé » - « Comment cela, tout est arrangé ? » - « Le propriétaire de l’autre voiture m’a payé les frais de réparation cash » - « Qu’est ce que c’est que ce système digne de la camorra napolitaine ! » - « Votre voiture est au garage et vous la récupérerez demain comme neuve. Ne vous inquiétez pas, je vous la ramènerai. A part cela, tout se passe bien au travail, vous passez une bonne journée, quelles sont les nouvelles ? » - « Hamdullilah, tout va bien mais cette histoire de voiture me contrarie » - « Je vous laisse. Je vois arriver un autobus de touristes, ils ont l’air d’être russes. » - « Au revoir » Sacrée Iris ! Et puis d’abord, comment elle reconnaît un autocar de Russes dans la foule de touristes qui affluent tous les jours aux Pyramides ? En parlant de Pyramides, il y en a une qui commence à se former sur mon bureau, il faudrait peut-être que je commence à m’y atteler.
Accepter un rendez-vous avec un étranger rencontré un soir, cela n’est pas facile.
Pourtant cet homme, avec sa solitude à fleur de peau m’émeut. Je peux ressentir sa tristesse et son désarroi. Comment me conduire ? C’est bien la première fois que je me trouve dans une telle situation. Je n’aurais jamais fait une telle chose avec un Egyptien. Pourtant je devrais me sentir plus proche d’un homme partageant ma culture et ma perception de la vie. Ce n’est pas le cas. J’ai l’impression de connaître Henri depuis des lustres. Dring, dring - « Allo, essalamu ‘aleikum » - « Allo, Samah, comment vas tu ? » - « Je vais bien maman, et toi, comment va ta tension? » - « Cela va mieux. Tu as beaucoup de travail ? J’ai essayé de t’appeler l’autre soir, mais pas de réponses, où étais-tu ? » - « J’étais chez une amie » - « Ce n’est pas bien que tu rentres tard comme cela toute seule. Que vont dire les voisins ? » - « Comment va papa ? » - « Bien. Au fait, j’étais chez Nadia, l’autre jour, elle a un fils célibataire. Il est avocat et il a 40 ans. Ce serait parfait pour toi. » - « Maman, je t’ai déjà dit plusieurs fois de ne pas te mêler de ma vie sentimentale. » - « Ah, sur quel ton parles-tu à ta mère ! Si je m’inquiète c’est pour ton bien, je n’aime pas te savoir seule dans ton appartement. Et puis, tu n’as pas envie d’être maman à ton tour ? » - « Maman, ne t’inquiètes pas pour moi » Je déteste le ton que prend cette conversation, il faut absolument que je change de sujet. -« Comment va Leila ? » - « Ta belle sœur est en pleine forme, sa grossesse se passe bien. Inchallah, je serais grand-mère au printemps. » - « Bon, maman, je dois te laisser, j’ai du travail. » - « Au revoir ma fille. Pense à ce que je t’ai dit ! » Ah, j’en ai vraiment assez d’être infantilisée à ce point. J’ai beau avoir une situation, un appartement et ne dépendre financièrement de personne, il faut toujours que quelqu’un interfère dans ma vie. Si ce n’est pas ma famille, ce sont mes voisins ! Que dois-je donc prouver pour qu’on me laisse respirer ? Avoir 30 ans et être célibataire pour une Egyptienne c’est un calvaire ! Moi, je veux juste me sentir être femme et être respectée en tant que tel. Malheureusement, cela n’est pas encore possible. Il me faut être mère ou bien épouse pour disposer d’un statut plus enviable.
La rédaction (www.lepetitjournal.com - Le Caire) mercredi 19 septembre 2007
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