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SPECIAL ETE. Suivez le parcours d'Ulli, jeune berlinoise de Kreuzberg quelques semaines avant la chute du Mur de Berlin. Episode 33. "Un par un, il alla chercher les chiens. Il les tenait serrés par le collier. Ils frémissaient d'impatience."
Canada. Photo. Jean Pichard
Ulli était heureuse. Il y avait un mec dans son lit. La maison n'était plus vide. L'hiver était devant la porte. Il lui semblait que c'était comme cela depuis des jours déjà. C'était normal. Pierre allait rester. De toute façon, les routes n'étaient pas dégagées. Il ne pourrait pas repartir. Et puis ils étaient bien ensemble. Il n'y avait pas de raison qu'il la quitte. Il resterait. Ils iraient faire les courses ensemble. Il lui montrerait comment composer l'attelage avec les chiens. Ils feraient des virées en forêt, comme dans les livres de trappeurs. Elle avait de nouveau un copain. Saumon fumé et champagne. Où étaient les chandelles ? — Il va falloir que je rentre aujourd'hui, lui dit Pierre. Ulli s'était figée. Elle ne pouvait pas y croire : — Déjà ! Pourquoi ne restes-tu pas ? Ce n'est pas un temps pour rouler. Reste encore un peu s'il te plaît. Ne me laisse pas seule aujourd'hui. Mais Pierre ne répondit pas et mangea son petit déjeuner en silence. Il n'avait pas arrêté le walkman qui continuait à grésiller sur le lit. Ulli avait senti la tristesse l'envahir. La perspective de se retrouver seule lui serrait la gorge et l'empêchait de manger. — Tu ne manges pas, remarqua Pierre. — Non, je n'ai pas faim. — Je pourrais peut-être retarder mon départ. J'ai réfléchi. Tu as raison : le temps n'est pas idéal pour rouler aujourd'hui. On pourra aller manger ce soir à l'auberge, si tu veux. Il croyait faire plaisir à Ulli, mais la tristesse s'était emparée d'elle. — Pars quand tu veux. Tu n'as pas besoin de rester exprès pour moi. C'est sympa d'être passé me voir. Je croyais que tu resterais plus longtemps, c'est tout. Sa voix tremblait. Les larmes n'étaient pas loin. Et puis elle ajouta : "Ce n'est pas grave, j'ai l'habitude." — L'habitude de quoi ? — L'habitude des mecs qui partent. Qui partent et qui ne reviennent pas. — J'avais promis. Je suis revenu. — Je sais, je sais. Mais ce n'est pas de cela que je parle. Et Ulli s'était tue. Il y avait désormais un malaise entre eux. Quelque chose que ni l'un ni l'autre ne pouvait exprimer. Une attente qu'aucun geste ne pourrait combler. Ils firent comme si rien ne s'était passé. Ils essayèrent d'oublier. Lorsqu'ils sortirent un peu plus tard, Pierre affirma que la neige ne tiendrait pas. — Elle est trop mouillée, dit-il. Elle tombe déjà des arbres. Demain, tout aura fondu. Ça risque d'être coulant — il parlait du verglas. — Peux-tu me montrer comment harnacher les chiens ?, lui demanda Ulli. — On peut essayer. Mais je ne suis pas sûr d'y arriver. Les chiens sont difficiles et n'obéissent bien qu'à Yves. Ils gagnèrent la remise et sortirent le matériel qu'ils emportèrent jusqu'à l'intérieur de l'enclos. Pierre disposa les harnais par terre en éventail, bien déployés, et vérifia les fixations au traîneau. Il le lesta d'une caisse en bois remplie de ferraille "Pour qu'il ne partent pas trop vite", dit-il. Et puis, un par un, il alla chercher les chiens. Il les tenait serrés par le collier. Ils frémissaient d'impatience. — Tu remarques comme ça les démange, dit-il à Ulli. Il commença par le leader. Et lorsqu'il fut dans le harnais, il lui commanda : — Couché, Buck ! Brave. Et le chien resta tranquille. C'était un plaisir de voir les chiens se laisser faire. Ils savaient ce qu'on attendait d'eux. Ils connaissaient Pierre. Ulli se demandait s'ils seraient aussi dociles avec elle. Enfin l'attelage fut prêt. Ulli ouvrit toute grande la porte de l'enclos. — Debout ! Go ! Et d'un bond, les chiens se jetèrent en avant. Ulli eut du mal à les suivre. Pierre était monté sur le traîneau et, en passant devant elle, lui cria : — Je fais un tour et je reviens. 10 minutes, avait-il ajouté. Elle les vit disparaître entre les arbres. Encore ce foutu sentiment d'abandon qui ne voulait pas la lâcher. Pourquoi ne l'avait-il pas emmenée avec lui ?
à suivre dans lepetitjournal.com - Berlin, Berlin-Mirabel. Episode 34. La poudrerie
© Jean Pichard. Berlin-Mirabel. Tous droits de reproduction réservés. (www.lepetitjournal.com - Berlin) Mardi 14 août 2007 Réagissez à Berlin-Mirabel! Pour écrire à l'auteur: jeanpichard@gmx.de Pour écrire à la rédaction du petitjournal.com - Berlin: berlin@lepetitjournal.com |