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mardi 02 décembre 2008

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FEUILLETON - Berlin-Mirabel (47/52) - Premières tentatives en traîneau Suggérer par mail
vendredi 24 août 2007

SPECIAL ETE. Suivez le parcours d'Ulli, jeune berlinoise de Kreuzberg quelques semaines avant la chute du Mur de Berlin. Episode 47. "Tous les chiens étaient couchés et attendaient. Elle se remémora rapidement les commandements : Go pour partir, Whoa pour s'arrêter, Gee pour tourner à droite, Haw pour tourner à gauche"

Lac Bouchette. Photo. J. Pichard

Quelle lubie lui passa par la tête ce jour là ? Elle se dit qu'elle pourrait essayer. Elle avait vu comment Pierre s'y était pris pour atteler les chiens. Ce n'était pas trop difficile. Elle alla chercher le traîneau dans la remise, prit les harnais et porta le tout à l'intérieur de l'enclos.

Les chiens comprirent tout de suite ce qu'on attendait d'eux et se mirent à japper. Ulli prit Buck par le collier et l'amena jusqu'à sa place. Il se laissa faire sans broncher. Dès qu'il fut prêt, il se contenta de se secouer puis, tranquillement, se coucha pour attendre. Un à un, Ulli équipa les chiens. Elle s'étonnait de leur docilité. Ils avaient été bien dressés. Elle repensa à Yves et se demanda comment il avait fait. Les avait-il battus ? Il n'y avait certainement pas d'autre explication. Pourtant les chiens n'avaient pas l'air d'être malheureux. Curieusement, Ulli avait du mal à imaginer ce type en train de les dresser. À ses yeux, ce n'était pas quelqu'un de la campagne, mais plutôt une sorte de Yuppie, beau parleur, davantage habitué aux salons. Elle n'avait pas senti chez lui cette rudesse, par exemple, qu'elle avait rencontrée chez Pierre. Pierre aurait très bien pu élever des chiens. Peut-être l'avait-il d'ailleurs fait. Il avait l'air de s'y connaître.

Entre temps, elle avait terminé ses préparatifs. Elle hésita un court instant, avant de se décider à sortir. Tous les chiens étaient couchés et attendaient. Elle se remémora rapidement les commandements : Go pour partir, Whoa pour s'arrêter, Gee pour tourner à droite, Haw pour tourner à gauche. C'était à peu près tout. Cela devrait de toute façon suffire. Les chiens obéissaient bien.

Et puis au dernier moment, juste avant de partir, elle renonça. Elle était déjà en chemin pour ouvrir la porte de l'enclos, lorsqu'elle hésita puis décida de ne pas sortir ce jour là. C'était comme une intuition qui lui disait que ça pouvait mal se passer. "Froussarde, je suis une froussarde", se dit-elle. Mais sa décision était prise. Elle ne voulait pas prendre de risque. Elle ne savait pas si les chiens obéiraient à ses commandements. Elle se voyait déjà en pleine forêt avec eux, perdue, loin de tout lieu habité. Elle imaginait les chiens tirant de toutes leurs forces, jappant, hurlant, n'écoutant rien à ses ordres. Le traîneau brinquebalé de tous côtés, frôlant les arbres, s'accrochant aux branches, mal équilibré, prêt à se renverser.

Les chiens ne comprenaient plus rien. Elle eut beaucoup de mal à les faire rentrer. Cet essai qu'elle n'avait pas pu mener à bien lui laissait un goût amer. Elle s'en voulait de ne pas avoir eu la force de caractère pour surmonter ses appréhensions. Une autre fois peut-être, une autre fois elle oserait ? Soudain, elle ne savait plus très bien qui elle était. Elle, la fille de Kreuzberg, elle qui savait s'éclater dans les manifs, prendre des risques, voilà qu'elle ne savait plus comment gérer ses angoisses. La grande forêt, alentour, lui faisait peur, son autorité sur les chiens n'était pas assurée, elle était inexpérimentée.

Déçue, elle avait remis le traîneau et le matériel dans la remise et était allée faire un tour jusqu'au bord du lac.
Il était maintenant complètement gelée. Elle repéra aussitôt plusieurs trous à glaces. Elle s'en approcha, mais la glace s'était reformée. On venait donc pêcher dans le lac au Mirage. Seulement, ce jour là, il n'y avait pas un seul pêcheur. Gilles lui avait expliqué que le lac tenait son nom d'une vieille légende indienne qui voulait que parfois, le soir, les ancêtres profitant de la brume s'y rassemblent pour délibérer du sort des vivants. Plusieurs fois depuis, elle avait observé que des formes étranges et troublantes pouvaient se développer le soir, qu'elle voyait bouger lentement, disparaître et se croiser. Des bruits bizarres parfois se faisaient entendre. Des bruits qui ressemblaient à un tintement de clochettes agitées par le vent.

Mais ce jour là, elle ne vit rien qui ressemble à un mirage.
Elle s'était assise sur son tronc d'arbre et avait allumé une cigarette. Elle rêvassait. Elle pensait à Berlin et à la distance qui l'en séparait. Elle avait du mal à imaginer ce qui s'y passait. Dehors, l'air était vif et lui piquait les narines. L'odeur de sa cigarette devait se sentir à plusieurs kilomètres. Peut-être y avait-il encore des indiens. Peut-être même des iroquois ? Ceux de Kreuzberg étaient vraiment particuliers. Ici, dans la grande forêt, elle pouvait fort bien s'imaginer les vrais, les authentiques. Tout en couleurs, tout en parures. De vrais guerriers, terribles et menaçants. Elle se retourna, mais il n'y avait rien. Seulement, un paquet de neige qui soudain avait glissé.
Elle décida de rentrer. La nuit tombait déjà. Les journées étaient de plus en plus courtes.

Les jours qui suivirent, elle repensa souvent à l'échec qui avait marqué sa tentative de sortie en traîneau. Elle s'en voulait d'y avoir si vite renoncé. Elle se dit qu'elle s'y était mal préparée. En principe, elle devait pouvoir y arriver. Elle regretta que Pierre ne soit pas repassé. Elle lui aurait demandé de l'aider. Elle lui aurait demandé de lui montrer comment faire, de l'accompagner. Avec lui, tout aurait été plus facile. Mais il ne s'était plus manifesté. L'avait-il oubliée ? Etait-il pris à ce point avec sa musique et ses copains ? Il lui avait annoncé qu'ils avaient pas mal de répétitions avant les fêtes de fin d'année. Que c'était pour eux la meilleure saison. Elle ne l'attendait plus. Il n'avait même pas pris la peine de répondre à sa lettre. S'il venait lui rendre visite, elle verrait bien si elle avait encore envie de le recevoir.
Elle forma le projet de s'entraîner individuellement avec les chiens. En les prenant un par un, pour voir s'ils obéissaient. Ce n'était pas l'idéal, mais elle verrait bien. Elle aurait pu, bien sûr, demander à Gilles — ou de préférence à Xavier — de venir avec elle mais elle ne leur faisait pas vraiment confiance et ne voulait pas trop leur demander.

Sa première tentative avec Buck, fut un succès. Elle avait trouvé un harnais plus court et s'en était servi pour l'atteler. Elle avait ouvert l'enclos. Il n'avait pas tout de suite réagi, lorsqu'elle lui avait donné l'ordre de partir. Il attendait que les autres chiens soient avec lui. Il était perturbé et puis, d'un coup, il s'était levé et avait commencé à tirer. Un sentiment de joie et de fierté avait aussitôt gonflé le cœur d'Ulli. Son idée marchait. Pour cette première sortie, ils allèrent jusqu'à la route et firent plusieurs fois le tour de la maison. "Haw !", "Gee !"... elle le faisait tourner à gauche, puis à droite, s'arrêter, repartir. Le chien obéissait sans problème. Un sentiment de puissance s'emparait d'elle, qui lui faisait découvrir le plaisir de dompter.

Les jours qui suivirent, elle recommença l'expérience et s'assura que tous les chiens obéissaient bien. Yves Joual les avaient bien choisis : le leader et les deux swing-dogs étaient vraiment les meilleurs. Les deux team-dogs comprenaient les ordres mais ne les exécutaient pas si bien.

Un jour, elle attela les trois chiens de tête ensemble et tout se passa sans problème. Ulli prenait confiance et commençait à tenter des sorties sur de plus longues distances. Elle s'était promise de s'offrir une longue sortie avec tous les chiens, le jour de Noël. La veille encore elle voulait tenter une dernière expérience et atteler Buck avec les deux team-dogs. Kiche et Orient resteraient au chenil.
Elle se mit en route, peu avant midi. Le temps était beau. Le ciel était dégagé. La neige légèrement verglacée en surface permettait au traîneau d'avancer rapidement. Tout se passait bien, quand ce fut la catastrophe.

à suivre lundi dans lepetitjournal.com Berlin, Berlin Mirabel, épisode 48. Catastrophe

© Jean Pichard. Berlin-Mirabel. Tous droits de reproduction réservés. (www.lepetitjournal.com - Berlin) Vendredi 24 août 2007

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