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SPECIAL ETE. Suivez le parcours d'Ulli, jeune berlinoise de Kreuzberg quelques semaines avant la chute du Mur de Berlin. Episode 35. "tout le monde était au courant qu'une Allemande prenait soin des chiens d'Yves Joual. Elle n'avait aucun mal à imaginer qu'elle alimentait les conversations."
Photo. Jean Pichard
Vendredi 13 octobre 1989
Pierre était parti vers midi. Il serait bien resté, avait-il dit. C'était un vendredi 13, un jour "porte-bonheur". Il espérait être arrivé à Montréal avant la nuit. La neige commençait à fondre. Le ciel était couvert. Comme la première fois, Ulli l'avait accompagné jusqu'au bout du chemin. Il avait klaxonné à plusieurs reprises, là-bas, dans le virage, avant de disparaître. Un petit pincement au cœur, et puis un haussement d'épaules comme un randonneur qui se remet en route.
La vaisselle du petit déjeuner était restée sur la table. Elle s'empressa de la laver et de la ranger. Elle n'aimait pas les traces. Elle avait froid. Elle remit du bois dans le feu. Il faudrait qu'elle aille en chercher dans la remise ; ses provisions commençaient à baisser. Il est difficile de vivre seule, se disait-elle. La visite prolongée de Pierre l'avait un peu distraite de ses problèmes, mais elle savait qu'elle n'avait encore rien résolu. Peut-être lui faudrait-il sortir un peu. Au lieu de descendre jusqu'au lac, pourquoi ne pas aller prendre un verre à l'auberge ? Le soir, la moitié de Lizotte semblait s'y retrouver pour regarder la télé. Les Canadiens n'étaient pas sauvages, elle avait plutôt l'impression de se retrouver au milieu de gens hospitaliers et curieux de l'étranger.
Elle feuilleta le Frankfurter Allgemeine Zeitung que lui avait apporté Pierre, mais elle ne parvenait pas à s'intéresser à ce qui se passait là-bas. Désormais, c'est ici qu'elle vivait. Elle soupira. Elle aurait bien aimé que Pierre reste un peu. Sans lui, la vie redevenait tranquille, presque fade. Elle ne se sentait pas le courage d'atteler les chiens toute seule. Et puis elle aurait peur de se perdre. Elle sentait l'ennui s'installer. Elle connaissait déjà toutes ses cassettes par cœur. Elle n'avait aucun goût pour la lecture. Il ne lui restait que les balades et la radio. Elle essaya d'écrire, mais il lui semblait qu'elle n'avait rien à dire. Que pourrait-elle raconter à Maja ? Elle lui avait déjà tout dit. Elle lui avait même proposé de venir la rejoindre à Noël. C'était une superbe idée : elles pourraient louer une voiture et faire des virées dans la région. Noël au Canada, c'était le cadre idéal pour passer les fêtes de fin d'année. Ulli avait peur de rester seule. Elle n'en avait pas encore parlé à Pierre, mais elle supposait qu'il resterait en famille, avec sa fille.
Ces quelques jours passés avec lui, étaient comme un éblouissement. Soudain, il y avait eu de l'imprévu dans sa vie. Une parenthèse, et puis de nouveau le train-train. Se lever, faire à manger, nourrir les chiens, descendre au village, faire les courses, le ménage, la vaisselle, la corvée de bois... descendre au lac se promener, elle connaissait déjà tous les chemins. Elle prenait maintenant conscience de sa solitude.
Il était grand temps qu'elle rencontre des gens. Ce soir, elle retournerait à l'auberge boire un verre et regarder la télé. En attendant, elle allait casser du bois. Elle travailla tout l'après midi. Elle était en sueur. Le bois se fendait bien. Il était sec. Lorsqu'elle en eut cassé trois bons stères, elle s'arrêta, but une bière et commença à empiler les bûchettes. Elle n'avait pas vu le temps passer. Elle ne put tout terminer et dut s'interrompre pour aller nourrir les chiens. La nuit tomba d'un coup. Pierre devait déjà être à Montréal. Elle mangea rapidement deux tartines, se changea et précédée du faisceau lumineux de sa torche, se mit en route pour le village. Ce soir, elle était seule. Hier, elle avait fait le trajet le bras passé autour de la taille de Pierre. Malgré tout, elle se sentait un peu émoustillée à l'idée de retourner à l'auberge.
Lorsqu'elle entra, une dizaine de personnes étaient déjà installées au bar ou bien assises dans les fauteuils. Elle murmura "bonsoir", un des rares mots de français qu'elle connaissait encore. Mais personne ne sembla l'entendre. Pourtant tout le monde s'était retourné lorsqu'elle était entrée. Les quatre chasseurs étaient là. Elle s'approcha du bar et commanda un whisky-soda. La télévision passait un feuilleton en français auquel elle ne comprenait rien. Elle se pencha vers son voisin et lui demanda s'il avait du feu. — What is your name ?, lui demanda-t-il. — Vibi. My name is Vibi, répondit Ulli. Elle avait répondu sans réfléchir. Son surnom lui était revenu à l'esprit sans qu'elle sache comment. "Wild Beast" : c'était un nom qui lui allait bien, en pleine forêt canadienne. Son interlocuteur n'avait pas eu l'air trop surpris. Il avait répété "Vibi" et puis aussitôt après lui avait demandé d'où elle venait. — Berlin, West Germany. Il avait eu l'air intéressé. Berlin, il connaissait. Depuis quelques jours, on en parlait souvent à la télévision. Il connaissait aussi Yves Joual et Pierre. Ensemble, ils avaient fait plusieurs sorties en traîneau, l'année passée. D'ailleurs Yves devait se trouver à Berlin, en ce moment. — My Name is Gilles, Gilles Sansregret.
Et il lui tendit la main. C'est la première fois qu'il rencontrait une Allemande. Gilles avait la trentaine, un visage rond et hâlé. De grosses mains de bûcheron. Fumeur de pipe. Il avait l'habitude de fermer les yeux chaque fois qu'il soufflait la fumée. Il lui présenta Xavier, un copain, un "musher" comme Yves, qui possédait lui aussi un équipage. Ulli se souvint que Xavier figurait sur la liste que lui avait donnée Yves Joual avant de partir. En face de son nom, il avait écrit : seulement en cas de pépin avec les chiens.
Xavier ressemblait à un jeune cadre dynamique à la retraite. Il était très bronzé et portait une petite moustache. Un peu comme Yves ; ces deux là devaient bien s'entendre ! Lui aussi était grand, lui aussi souriait bizarrement. — J'ai encore quelques problèmes avec eux, avoua Ulli. J'ai l'impression qu'ils ne veulent pas de moi. — Il faut leur laisser du temps. Finalement, ils ont besoin de bouffer, et ils vont finir par comprendre que c'est vous qui les nourrissez. Par contre, je ne me hasarderais pas à les sortir. Ils sont capables de fuguer ou de se battre. Si c'est Yves, ou Pierre, qui les attellent, ils ne contestent pas le leader, mais si vous essayez, ils vont se révolter. C'est dommage, parce que sont des chiens qui ont besoin d'être entraînés. Avec eux, Yves a déjà gagné plusieurs courses, les années passées.
Ulli n'avait pas su. Elle s'étonna : — Des courses ? — Des courses en traîneau. Son rêve est de pouvoir participer un jour à l'Iditarod, en Alaska, mais il n'a pas assez de chiens. Ulli avait un peu de mal pour comprendre ses interlocuteurs. Mais ce n'était pas seulement à cause de leur accent. Ils lui parlaient — en spécialistes — d'un monde dont elle ignorait tout. Xavier lui promit de passer la voir le lendemain. Elle n'avait pas trop envie de le voir, mais elle n'osa pas refuser sa proposition. — D'accord ! Je vous attends demain.
Tout le monde ici semblait déjà la connaître. En fait, tout le monde était au courant qu'une Allemande prenait soin des chiens d'Yves Joual. Elle n'avait aucun mal à imaginer qu'elle alimentait les conversations. Une étrangère à Lizotte, cela ne s'était encore jamais vu. "Hier soir, elle est venue manger ici avec Pierre de Montréal... C'est bien une idée d'Yves que d'envoyer une femme pour garder ses chiens..." — Je vous paie un verre ? Qu'est-ce que vous prenez ? Ulli sortit brusquement de sa rêverie. Gilles payait une tournée. Elle n'avait plus envie de boire, elle était fatiguée. La conversation l'avait épuisée. Son anglais n'était pas si bon. — Une bière, s’il vous plaît. Gilles avait regardé le verre de whisky qu'elle n'avait pas tout à fait terminé, mais n'avait pas fait de commentaire, et avait commandé trois bières. Ils n'avaient plus rien à se dire. Ils burent leurs bières en silence, un œil fixé sur l'écran de télé où passait un intermède de pub. Les chasseurs avaient disparu. Les gens semblaient s'ennuyer. Il n'était pas tard pourtant, et la soirée aurait pu continuer. Mais Ulli n'avait plus envie de rester. Elle termina rapidement son verre et prit congé. — À bientôt ! Et puis à l'adresse de Xavier : — À demain ! Venez quand vous voulez, je serai chez moi. Dehors, le brouillard s'était levé. On ne voyait pas à dix mètres. La lumière de sa lampe se perdait dans la purée. Tous les bruits — y compris ceux de ses pas — étaient étouffés. Elle n'aimait pas cette ambiance. En espérant ne pas se perdre, elle se pressa de rentrer.
à suivre dans lepetitjournal.com - Berlin, Berlin-Mirabel. Episode 36. 50.000 manifestants à Leipzig
© Jean Pichard. Berlin-Mirabel. Tous droits de reproduction réservés. (www.lepetitjournal.com - Berlin) Mercredi 15 août 2007 Réagissez à Berlin-Mirabel! Pour écrire à l'auteur: jeanpichard@gmx.de Pour écrire à la rédaction du petitjournal.com - Berlin: berlin@lepetitjournal.com |