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mardi 02 décembre 2008

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FEUILLETON - Berlin-Mirabel (31/52) - Gorbatchev à Berlin Suggérer par mail
lundi 13 août 2007

SPECIAL ETE. Suivez le parcours d'Ulli, jeune berlinoise de Kreuzberg quelques semaines avant la chute du Mur de Berlin. Episode 31. "Gorbatchev était venu en visite officielle le samedi 7, et dès lundi, 50.000 personnes défilaient à Leipzig. "Nous sommes le peuple", scandaient-elles"

Insigne de la RDA. Photo. Jean Pichard

Mardi 10 octobre 1989
 
Pierre était arrivé un soir ; elle n'avait pas encore commencé de manger. Elle avait nourri les chiens et venait de rentrer. Elle s'était demandée qui pouvait venir la voir. Dehors, il faisait nuit. Les phares de la voiture avaient balayé les vitres de la fenêtre, traversé les rideaux. Elle s'était levée et, prenant son courage à deux mains, était sortie voir qui venait. Elle n'avait pas tout de suite reconnu la vieille Ford. Et puis Pierre était descendu. Il portait encore sa queue de cheval. Il était en pleine lumière. Il avait sorti son sac et avait claqué la portière. Il était beau. Elle était contente qu'il soit là.

— Tu as déjà mangé ?, lui avait-il demandé.
— J'allais juste commencer. Pourquoi ?
— Parce que j'ai apporté de quoi faire un peu la fête. Et il avait soulevé son sac, comme pour lui dire que c'était lourd, que c'était bon et qu'ils allaient se régaler.
Elle l'avait invité à entrer. Il connaissait bien la maison. Il y était chez lui. Il avait jeté un coup d'œil tout autour, histoire de voir si tout était en place, si rien n'avait changé.
— On voit qu'il y a une femme ici, avait-il dit.
Il voulait sans doute parler d'un bouquet de feuilles mortes qu'elle avait ramassées pour les disposer dans un bocal de confiture. Ulli s'était senti gênée. Elle les avait simplement ramassées parce qu'elle les trouvait belles. Il n'y avait rien de féminin dans son geste.
Pierre avait déballé son sac. Il avait posé ses emplettes sur la table. Il avait sorti une bouteille de mousseux.
— Elle est restée au frais pendant tout le trajet. Ce soir, dehors, il fait frisquet. Dans la voiture, le chauffage ne marchait pas. J'ai eu un peu froid pour venir jusqu'ici. Et il avait ajouté : "Il va geler cette nuit."

Ses gestes étaient précis. Elle admirait ses mains : de longues mains fines aux ongles soignés. D'habitude, elle ne faisait pas attention à ce genre de détails. Elle écoutait à peine ce qu'il lui disait. Elle se contentait de le regarder. De l'admirer. Maja aurait été ici, elle aurait aussitôt remarqué : "Toi, ma loute, tu vas mieux, déjà tu oublies, bientôt ton Achim, tu n'y penseras plus. Tu es sur la bonne voie. Continue comme cela et demain tu seras de nouveau heureuse. Tu verras."
Mais Ulli n'était pas en état de réfléchir. La surprise était trop grande. Pierre ici ! Cela faisait des jours qu'elle l'attendait. Il le lui avait promis. Elle s'était faite à l'idée qu'il ne viendrait plus. Elle commençait à être déçue. Elle ne l'attendait plus.
Comme s'il avait lu dans ses pensées, il s’excusa :
— J'espère que je ne me suis pas fait trop attendre. J'aurais pu téléphoner chez le dépanneur ou à l'auberge pour te prévenir, mais j'ai été très pris ces derniers jours. À propos : tu as le bonjour de Yves. Pour lui, tout baigne à Berlin. Les choses là-bas ont l'air de se précipiter. Tu as entendu la radio, ce soir ? Mais Ulli n'était au courant de rien :
— Non, pourquoi ?
— En Allemagne de l'Est, c'est soit l'émeute dans les jours qui viennent, soit la guerre civile. Gorbi est passé par là.

On était mardi. Gorbatchev était venu en visite officielle le samedi 7, et dès lundi, 50.000 personnes défilaient à Leipzig. "Nous sommes le peuple", scandaient-elles.
— J'ai vu les images, hier soir à la télé, lui disait Pierre. C'était impressionnant.
Sans qu'elle s'en rende compte, Pierre avait mis la table. Il avait même posé le bouquet de feuilles mortes, bien en évidence. Du saumon ! Il y avait du saumon fumé. Et puis une petite boîte de pâté. Cela rappelait Berlin et les petits déjeuners de Maja sur le balcon, mais Ulli n'y pensa pas.
— Tu es prête ?, lui avait-il demandé.
Et sans attendre sa réponse, il avait ajouté : "Bien ! Alors on peut commencer". Et il avait fait sauter le bouchon de sa bouteille.

Ils étaient assis à un coin de la table. Elle sur la banquette, lui sur une chaise. Ils étaient tout proches l'un de l'autre ; parfois leurs genoux se frôlaient. Ulli se sentait bien. Le vin lui montait un peu à la tête. Elle riait. Elle ne comprenait pas tout ce que Pierre lui racontait. Elle avait du mal à se faire à son accent. Pierre parlait beaucoup. Il imaginait l'Europe. Aurait bien aimé s'y rendre un jour. Il aimait bien voyager. Lui aussi, était déjà allé à la Barbade. Il y avait même fait de la voile avec des copains. Il lui demandait si elle avait déjà vu les chutes du Niagara ? Il fallait absolument qu'elle aille y faire un tour. Et puis descendre la Saguenay, aller jusqu'à Baie Saint-Paul. L'idéal serait de louer un hydravion, au printemps, et de faire les lacs. Il connaissait un copain qui avait son brevet de pilote. Qu'est-ce qu'elle en pensait ? Ulli ne pensait rien. Elle savourait son saumon et buvait son vin par petites gorgées. Elle se disait que le Canada était un pays comme il lui fallait. Tout y était à découvrir. Les gens étaient ouverts et sympas. Dommage que leur langue soit si bizarre. Qu'est-ce qu'elle foutait à Berlin ?

Ils avaient mis la radio. Pierre s'était levé et était allé chercher un journal dans son sac. Croyant lui faire plaisir, il lui avait acheté le Frankfurter Allgemeine Zeitung. On y parlait de la visite de Gorbatchev en première page. Ulli le remercia. Son geste la touchait. Enfin quelqu'un qui s'intéressait à elle ! Les yeux de Pierre pétillaient. Il aimait faire plaisir, c'était évident. Ulli hésita et puis, spontanément, lui donna un petit baiser, comme une petite bulle, furtif, sur la joue. Ils étaient bien ensemble. Dehors, il faisait froid.

à suivre dans lepetitjournal.com - Berlin, Berlin-Mirabel. Episode 32. Nuit avec Pierre

© Jean Pichard. Berlin-Mirabel. Tous droits de reproduction réservés. (
www.lepetitjournal.com - Berlin) Lundi 13 août 2007

Réagissez à Berlin-Mirabel! Pour écrire à l'auteur: jeanpichard@gmx.de
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