SPECIAL ETE. Suivez le parcours d'Ulli, jeune berlinoise de Kreuzberg quelques semaines avant la chute du Mur de Berlin. Episode 23. "Vous vous foutez de moi, ou quoi ? Un aller simple ! Vous croyez peut-être que je vais rester là-bas?"
Lundi 2 octobre 1989
Photo. © Jean Pichard
Elle était dans l'avion, au-dessus des nuages. S'il n'y avait pas eu cette dispute avec Yves Joual juste avant de partir, elle aurait pu croire que tout cela n'était pas vrai. Son cœur battait. Soudain elle se sentait extrêmement fatiguée. Les hôtesses donnaient les recommandations d'usage, mais elle ne les écoutait pas. Elle avait fermé les yeux ; elle était trop fatiguée pour dormir. Pourquoi diable lui avait-il fait ce coup de dernière minute ?
— Vous vous foutez de moi, ou quoi ? Un aller simple ! Vous croyez peut-être que je vais rester là-bas? Et elle avait ajouté : "C'est bien simple : si vous ne me donnez pas de quoi payer mon vol de retour, je ne pars pas." Elle était bien décidée à le faire, s'il n'obtempérait pas.
Yves Joual n'avait pas insisté et lui avait aussitôt donné quatre coupures de 100 Dollars chacune. Ce qui fait qu'elle avait 1 000 Dollars en poche. C'était assez pour partir, mais pas assez pour disparaître. Elle n'en avait d'ailleurs pas l'intention. Il lui avait déjà versé un acompte de 600 Dollars pour couvrir les premiers frais ; elle recevrait le reste sur place.
Elle avait aussi plusieurs lettres de recommandation. Un ami du journaliste devait venir la chercher à l'aéroport de Montréal ; les voisins attendaient son arrivée et le vétérinaire était prévenu pour le cas où il y aurait des problèmes avec les chiens. Tout était bien préparé.
Il était d'autant plus étrange qu'il n'ait pas pensé à lui prendre un billet aller-retour. Cela paraissait tellement évident. Résultat : elle avait un billet plein tarif sur la British Airways, mais n'avait rien pour le retour. Il faudrait qu'elle s'en occupe elle-même, là-bas. Elle était furieuse. Il aurait mieux fait de lui donner le fric. Elle serait retournée à l'agence où elle était passée l'autre jour et aurait pris le vol le moins cher. Apparemment, le métier de journaliste devait rapporter pas mal d'argent.
Les hôtesses servaient des petits déjeuners. Jus de fruits, sandwichs, croissants et café. Ulli n'avait pas faim et se contenta d'un croissant et d'un peu de jus d'orange. Par le hublot, elle pouvait voir un paysage immense et fantastique. L'ombre de l'avion glissait sur la surface des nuages ; l'ombre disparaissait dans des crevasses profondes, reparaissait, fondait, se diluait ; infatigable, elle continuait sa route — toujours présente, toujours aussi véloce — jusqu'à ce que l'avion change de cap, alors Ulli la perdit de vue. C'était le pôle nord et ses glaces à perte de vue. Un paysage vierge et tourmenté. Des ombres violacées, des reflets dorés, quelques nuages roses, isolés, immobiles. L'immensité océane. Celle des explorateurs et des navigateurs : sans bords, sans fin. Eloignée de tout, et porteuse des plus glorieuses promesses. Ulli ne pouvait en détacher ses yeux. Elle s'imprégnait de ces formes et de ce paysage. C'était, pour elle, la même émotion chaque fois qu'elle prenait l'avion. Mais cette fois, quelque part entre Berlin et Londres, elle éprouvait une exaltation nouvelle, comme si ce vol était annonciateur d'aventures à venir. Elle se voyait déjà dans les neiges du Canada, s'enfonçant avec ses chiens dans les forêts immaculées, louvoyant entre les congères, se faufilant au bord des crevasses. Les eskimos étaient là-bas ainsi que les ours blancs, mais on ne les voyait pas. Tout était blanc, d'un blanc éblouissant. C'est cela, bien sûr ! Elle avait oublié ses lunettes de soleil.
"Dans quelques minutes, l'avion va entamer sa descente sur London-Heathrow. Veuillez attacher vos ceintures et éteindre vos cigarettes. Merci."
Elle n'avait pas vu le temps passer. À sa montre, il restait encore au moins 20 minutes avant d'atterrir. Il allait falloir sortir, attendre dans la salle de transit avant de prendre, enfin, l'avion pour Montréal-Mirabel. Quel drôle de nom pour un aéroport international, mais ce nom lui plaisait. Elle y serait à 14h20, heure locale.
Elle aurait bien aimé que Maja, ce matin, l'accompagne jusqu'à l'aéroport, mais il fallait qu'elle soit au travail à 8h. C'était comme un regret. Sa copine allait lui manquer. La veille, Ulli était encore passée chez elle comme chaque jour de la semaine. Mais l'ambiance n'était pas géniale. Toutes deux étaient un peu tristes de se quitter. Le temps avait passé vite. Elles avaient discuté longtemps. Ulli avait des scrupules : elle hésitait encore à partir. C'est Maja qui avait fini par la convaincre. "Essaie de retrouver l'adresse de Viktor et si ça ne marche pas avec tes chiens, tu laisses tomber et tu descends sur New York. Ce n'est pas loin !". L'argument avait plu à Ulli. Et puis, comme pour la convaincre de partir, Maja lui avait promis de s'occuper de son appartement pendant son absence. "Tu ne vas pas partir définitivement. C'est seulement l'affaire de quelques mois. Je vais régler tout ça avec Nicole et Karin."
à suivre dans lepetitjournal.com - Berlin, Berlin-Mirabel. Episode 24. "Là-bas, la nature est belle"
© Jean Pichard. Berlin-Mirabel. Tous droits de reproduction réservés. (www.lepetitjournal.com - Berlin) Mardi 7 août 2007
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