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mardi 02 décembre 2008

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FEUILLETON - Berlin-Mirabel (16/52) - Viktor, art et action politique Suggérer par mail
mercredi 01 août 2007

SPECIAL ETE. Suivez le parcours d'Ulli, jeune berlinoise de Kreuzberg quelques semaines avant la chute du Mur de Berlin. Episode 16. "Berlin, à ce moment là, c'était encore les tensions sociales, les problèmes de squats, l'agitation politique, les grandes manifs. Elle était de toutes les actions."


Peintures du Mur. © J. Pichard

Dimanche 24 Septembre 1989


Très tôt, elle avait appris à se défendre. Les mecs imprudents n'avaient pas le temps de comprendre qu'ils étaient déjà le cul par terre. Elle avait d'ailleurs remarqué qu'ils étaient aussitôt inhibés par son agressivité. Tous le reconnaissaient : elle savait se battre. Sa rapidité faisait sa force. Lorsqu'elle était petite, souvent elle sortait avec des garçons. Bientôt ils avaient cessé de faire la différence et, pour eux, elle faisait partie de leur bande. Elle n'avait peur de rien et se montrait entreprenante. C'est elle qui chassait les lézards et les prenait à pleine main. Timides, les garçons la regardaient faire. Elle suspendait les lézards par la queue au-dessus d'un bocal. "Il est vivant. Il bouge encore. Hop !", et elle le laissait plonger dans l'alcool, où il se figeait instantanément : "Il est mort !", commentait-elle alors. Elle s'était dotée de pouvoirs considérables qui les fascinaient. À la fois chef de guerre, sorcière et prêtresse, elle les entraînait dans ses jeux et des expéditions que, sans elle, ils n'auraient jamais osés entreprendre. Elle aimait bien se souvenir de cette époque.
Plus tard, au moment de la puberté, elle s'était retrouvée seule ; ses amis d'enfance étaient devenus ses ennemis. Ils s'évitaient, ne se parlaient plus. L'innocence était perdue.

Elle avait l'impression, aujourd'hui, qu'elle vivait un peu les mêmes choses avec les hommes qu'elle rencontrait. Elle les attirait, les fascinait. Enfin ils s'aimaient et puis ils prenaient peur et disparaissaient. Viktor était le seul avec lequel les choses se soient déroulées autrement. Elle lui gardait encore beaucoup de tendresse. Maja, un jour, lui avait dit, pour résumer : "Avec celui-là — que je ne connais pas — j'ai l'impression que tu as fait un choix ; c'était lui ou Berlin. Tu as préféré Berlin !". Berlin, à ce moment là, c'était encore les tensions sociales, les problèmes de squats, l'agitation politique, les grandes manifs. Jamais encore elle n'avait eu l'impression de vivre avec autant d'intensité. Elle était de toutes les actions. Son engagement était total.

Viktor n'avait pas pu supporter de la voir sortir toutes les nuits, de la savoir mêlée aux bagarres avec les flics. Non seulement il avait peur pour elle, mais il craignait pour sa propre tranquillité. Déjà, il avait eu suffisamment de mal pour la convaincre d'aller se faire enregistrer à la police. Maintenant il craignait les perquisitions. Elle l'avait traité de bourgeois, de planqué. Elle l'avait insulté et il avait fini par la jeter dehors.
Avec lui, pourtant, tout s'était bien passé au début. Il lui offrait des fleurs, l'invitait à manger, l'emmenait aux vernissages d'expos. Il aimait bien la montrer. Il était tendre avec elle, plein de gentillesse. Elle passait des heures à le regarder peindre. Son énergie, sa force l'impressionnaient. Soudain il devenait violent. La peinture giclait, s'écrasait, dégoulinait. Avec de grands gestes, il l'étalait, la lissait, la malaxait. Sa force était impressionnante. Dix, vingt tableaux se superposaient, se chevauchaient. Par éclairs, elle les apercevait au travers d'une déchirure. Et puis Viktor les faisait disparaître. Un nuage passait, une ombre et elle ne savait plus où elle était. Quel était son projet ? Pourquoi avait-il effacé ce qu'elle venait d'entrevoir. Et soudain le tableau était là, évident, superbe. Elle ne l'avait pas vu venir. Elle se levait et se précipitant sur lui, elle l'enlaçait, le serrait contre elle, l'embrassait. Viktor était un génie créateur. Elle n'avait pas assez de mots tendres pour lui dire son admiration, sa joie, son amour. Parfois, ils se culbutaient, rapidement, au milieu des tubes et des pinceaux. Il lui arrachait jeans et slip d'un coup, et, sans attendre, la pénétrait. Il restait tendu, concentré ; il n'avait pas encore fini. D'un geste un peu brusque, il se dégageait de ses bras et se remettait à l'ouvrage. Il était rarement satisfait. Sa peinture l'épuisait.
Deux autres peintres et une nana vivaient avec eux. Ils faisaient souvent la bouffe ensemble et leurs soirées se terminaient au petit matin.

L'appartement était grand, la vie avec Viktor était facile. Leur relation aurait pu durer longtemps. Mais plus tard, elle avait rencontré la scène dure des "alternatifs" de Kreuzberg. Et, avec eux, elle avait commencé son éducation idéologique et politique. Elle s'ennuyait souvent dans les interminables discussions qui ressassaient toujours les mêmes slogans. Mais dès que les choses devenaient plus concrètes, elle s'emballait et prenait la parole. Les autres l'écoutaient parler et parfois même reprenaient ses idées. Bloquer la circulation du Kudamm avec des vélos, ou bien escalader la Gedächniskirche pour y dérouler une banderole... elle avait une prédilection pour les actions spectaculaires. C'était une publicité garantie et peut-être même une photo dans les journaux. Mais tous n'étaient pas d'accord. Beaucoup rêvaient encore de la Révolution. Pour eux, il fallait harceler le pouvoir, le provoquer sans cesse, l'obliger à toujours plus de radicalisation pour, un jour, amener la population à réagir.

Elle avait essayé de discuter avec Viktor. Mais la lutte politique ne l'intéressait pas. Il s'exprimait dans sa peinture, pas dans la rue. "Mais tu as vu l'état de Kreuzberg, lui disait-elle, les proprios laissent les immeubles se délabrer pour pouvoir les faire abattre avec les subsides du Sénat. Parfois ils envoient même des commandos défoncer les toits et casser les canalisations pour accélérer les choses. Et toi, tu t'en fous. Tu as vu l'état de ton immeuble ? Si ça se trouve, tu seras obligé de déménager un jour parce que la police décidera qu'il est insalubre. Et tu te laisses faire. Je ne comprends pas. La semaine dernière, ils ont évacué de force un immeuble de la Bülowstraße. Ils ont embarqué les gens dans leurs paniers à salades et ont viré par les fenêtres, tout ce qu'il y avait dans les appartements. Dans la foulée, les Bulldozers sont venus et ont mis l'immeuble par terre. Tu ne peux tout de même pas laisser faire des choses pareilles ! Et tout ça pour un vieux con plein aux as qui veut utiliser son terrain pour y faire construire un immeuble de luxe avec l'aide des banques et de l'Etat. Si tu veux mon avis, je trouve ça dégueulasse. Personne ne se pose jamais la question de savoir où vont aller habiter les gens qu'on a délogés." Et d'ajouter : "Ça te dirait d'aller habiter dans une roulotte sans chauffage, comme celles qu'il y a dans la Waldemarstraße, au pied du Mur ?"

L'apparente indifférence de Viktor la mettait dans des rages pas possibles. Ils se boudaient pendant des jours ; ne s'adressaient plus la parole. Elle trouvait ça nul et passait son temps dehors. Viktor ne le montrait pas, mais ces tensions le faisaient souffrir. Il n'arrivait plus à peindre, devenait irascible, avait recommencé à fumer. Il aurait suffit qu'elle revienne, qu'elle lui dise "Viktor, c'est toi que j'aime. C'est promis, je ne te parlerai plus de squats ni de manifs. Ce soir, on sort : j'ai envie d'être amoureuse." Alors ils se seraient retrouvés comme au premier jour, étonnés tous les deux de se découvrir si vite, nus dans les bras l'un de l'autre, tout au bonheur d'être ensemble, comme s'ils se connaissaient depuis toujours. Leur première nuit, leur premier sommeil, leur premier éveil, au matin, et leurs sourires et leurs baisers. Leurs yeux ne leur suffisaient pas pour se voir et leurs lèvres pour s'embrasser. Pourquoi n'avait-elle pas compris ? Aujourd'hui, peut-être serait-elle à New York avec lui !

à suivre demain dans lepetitjournal.com - Berlin, Berlin-Mirabel, épisode 17. La double-clé

© Jean Pichard. Berlin-Mirabel. Tous droits de reproduction réservés. (www.lepetitjournal.com - Berlin) Mercredi 1er août 2007

Réagissez à Berlin-Mirabel! Pour écrire à l'auteur: jeanpichard@gmx.de
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