SPECIAL ETE. Suivez le parcours d'Ulli, jeune berlinoise de Kreuzberg quelques semaines avant la chute du Mur de Berlin. Episode 13. "Cigarettes, 20DM". Ce n'était vraiment pas cher. Comment faisaient-ils pour les proposer à si bas prix ?..."
Reichspitchufer, 1989. Photo. © J. Pichard
Dimanche 24 Septembre 1989
Par simple curiosité, Maja demanda à Ulli si elle était déjà passée à Friedrichstraße, au point de contrôle principal de Berlin-Est.
— J'y suis déjà allée, mais je ne suis pas passée de l'autre côté. Juste un aller-retour rapide pour acheter de l'alcool et des cigarettes à l'Intershop. C'est des copains qui organisaient une "fête" qui voulaient que j'aille faire les achats. À l'Intershop, c'est moitié moins cher. Mais ce genre de trafic, c'est bon pour les clodos. Sur le quai, là-bas, la moitié des types étaient bourrés. Je me rappelle qu'il y avait des vopos en armes qui faisaient des rondes. Moi, ça m'a fait complètement flipper et je me suis jurée de ne jamais y remettre les pieds. Et puis, le fait de se retrouver en plein milieu de Berlin-Est sans avoir passé les contrôles, je trouve ça complètement schizo. Tu passes le mur, tu traverses une zone, où d'autres se sont fait tirer comme des lapins, et tu te retrouves indemne de l'autre côté.
Ulli, pour reprendre le fil de leur conversation, demanda à Maja si elle pensait retourner un jour à Copenhague.
— Ce serait bien, si on pouvait y aller ensemble.
Elle n'avait pas envie de faire la traversée de la R.D.A. toute seule. Et puis une fois là-bas, elle pourrait continuer et monter jusqu'à Stockholm et, pourquoi pas, aller jusqu'en Laponie. Elle imaginait les forêts interminables et immenses, les lacs et de place en place, un village ou une cabane. La vraie nature, vierge, opulente, grandiose, comme celle d'autrefois. Elle songea à la ferme et à l'élevage de porcs de ses parents. En Allemagne, ces grandes étendues sauvages n'existaient plus. Partout il y avait des villages, des fermes, des routes, des voies ferrées... Pas moyen d'être seule. Elle ne parvenait pas à aimer cette société !
Maja lui avait répondu, mais elle n'avait pas entendu :
— Je te disais que je ne pouvais pas planifier de vacances pour l'instant. À cause des événements : les équipes de reportage n’arrêtent pas de tourner en ce moment et le SFB a besoin de moi. Pour une fois que j'ai du travail à plein temps. Ce n'est pas toujours comme ça. Alors autant en profiter.
Elles avaient terminé leur café, et Ulli accepta la proposition de Maja d'aller se promener du côté des puces. Maja pensait aller sur celles de l'avenue du 17 Juin, mais Ulli se rappela le spectacle étrange qu'elle avait vu la veille, du haut de son bus, et lui suggéra d'aller faire un tour jusqu’au marché polonais. Elles décidèrent de ne pas prendre la voiture. Elles ne trouveraient sans doute pas de place pour se garer.
Déjà en descendant du bus, Reichspitchufer, à la hauteur de Gleisdreieck, des étrangers, hommes et femmes — étaient-ils polonais ? — les avaient abordées pour leur proposer des cigarettes à moitié prix. Ils tenaient leur cartouche de Marlboro ostensiblement à la main et arrivés à leur hauteur, prononçaient cette simple phrase, sésame de leur unique commerce : "cigarettes, 20DM". Ce n'était vraiment pas cher. Comment faisaient-ils pour les proposer à si bas prix ? Maja fut tentée d'en acheter tout de suite, mais se dit qu'elle avait tout le temps.
Dans le petit square attenant au terrain vague où se tenait le marché aux puces, tout le long de l'allée qui en faisait le tour, des gens déambulaient lentement, tous dans le même sens — celui des aiguilles d'une montre — et s'arrêtaient parfois devant un carré de tissus posé à même le sol, sur lequel étaient disposés quelques objets hétéroclites. Parfois, une bouteille de Vodka ou bien une boîte de caviar. Mais aussi des jouets en bois, des bottes militaires en cuir doublé, de vieilles assiettes ébréchées, des napperons de dentelle, des pièces de tissus brodées... Maintenant, Ulli comprenait ce spectacle bizarre qu'elle voyait depuis quelque temps dans le métro, de gens qui rentraient avec des miroirs anciens, des lustres en verrerie, des bocaux de concombres, des salamis entiers... Elle s'était toujours demandée d'où ils venaient. Depuis que ce spectacle s'était multiplié, elle soupçonnait elle ne savait quel trafic.
Ils étaient là, mal mis, l'air un peu affolés, attendant patiemment le client. Peu d'Allemands passaient mais, en revanche, beaucoup de Turcs. Ils regardaient, touchaient, pesaient. Tout un langage de mains s'échangeait, pour elle incompréhensible. "Tope là!" et le marché était conclu. Tout allait très vite et dans une grande tension. Parfois les gens s'engueulaient. Il y avait malentendu. Comment un Polonais qui ne parlait pas l'allemand pouvait-il communiquer avec un Turc ? C'était à la fois étrange et violent.
La misère s'étalait sans pudeur. Ces quelques Marks glissés de la main à la main pour une denrée, un objet qui valait dix fois plus, constituaient un rapport de force évident. Maja le fit remarquer à Ulli :
— C'est presque une forme de racket, mais tout le monde a l'air d'être d'accord. Les Turcs se font exploiter par les Allemands, ils se rattrapent à présent sur les Polonais. Mais, dès demain, les Polonais iront dépenser leurs D-Marks dans les boutiques "discount" qui se multiplient dans la Kantstrasse et autour de la gare. Les as-tu déjà vus, à Bahnhof-Zoo, déménager leur matériel Hi-Fi et leurs gadgets électroniques ? C'est par chariots entiers qu'ils les transportent. Ils vont tout revendre de l'autre côté. Soit aux Allemands de l'Est, soit à leurs compatriotes. Il paraît que le marché planifié de R.D.A. est complètement perturbé par ce trafic. Il n'y a plus assez de chaussures pour enfants par exemple : tout a été racheté par les Polonais. Au bout de deux voyages, ceux-ci ont gagné l'équivalent de deux mois de salaire. C'est la loi du troc, comme au moment de la pénurie après la guerre. Les commerçants, ici, se plaignent. Hier, la police a fait une descente et a effectué un contrôle soi-disant sanitaire. On a tailladé les salamis et ouvert les bouteilles de Vodka pour les rendre impropres à la vente.
Tu as vu les prix ? Une bouteille de Vodka "Polmos" pour 5DM, c'est le quart du prix que tu paies ici dans les magasins. Une bouteille de Cognac "Courvoisier" pour 10DM, c'est tout simplement donné. Mais je n'ai pas envie d'acheter. C'est comme ces gens qui achètent des Marks-Est au noir et vont dévaliser les magasins de l'autre côté. Il y a en ce moment un trafic de devises terrible devant la gare.
Yves Joual en avait parlé, mais Ulli n'était au courant de rien. Elle laissait parler Maja. Pour elle, tout ce qu'elle voyait ici était la preuve éclatante de l'exploitation des individus par le système. Pas bien différent en fait des rapports de force entre les "proprios" et les squatters, entre les flics et les manifestants, entre les bourgeois et ses potes de Kreuzberg... Mais Achim aurait beaucoup mieux su l'exprimer qu'elle.
Pourquoi repensait-elle encore à lui ? Il avait beau être révolutionnaire, c'était tout de même un salaud. Même les révolutionnaires étaient des salauds. C'était la leçon qu'elle avait tirée de leur relation. La douleur était toujours là, lancinante, terrible, oppressante.
— Tu ne vas pas bien ? lui demanda Maja, remarquant sa pâleur subite.
— Je ne peux plus voir ça. Viens ! On dégage, on va ailleurs.
— Où ça ?
— Où tu veux.
à suivre dans lepetitjournal.com - Berlin, Berlin-Mirabel, épisode 14. Le long du mur
© Jean Pichard. Berlin-Mirabel. Tous droits de reproduction réservés. (www.lepetitjournal.com - Berlin) Mardi 31 juillet 2007
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