SPECIAL ETE. Suivez le parcours d'Ulli, jeune berlinoise de Kreuzberg quelques semaines avant la chute du Mur de Berlin. Episode 9. "Vous n'êtes pas catholique ? Pas protestante ?"
1981
Fresques, Nehringstrasse, Charlottenburg © J. Pichard.
Elles avaient parlé une bonne partie de la nuit. C'est vrai qu'Ulli ne disposait de presque rien pour vivre. Alors, à quoi bon rêver de voyages ! D'ailleurs, elle ne voulait pas voyager, elle pensait seulement partir. Maja lui avait proposé de l'aider. "Tu me rembourseras plus tard", lui avait-elle dit. Mais Ulli avait refusé. Jamais encore, depuis qu'elle était arrivée à Berlin, elle n'avait accepté de se faire aider. Elle mettait un point d'honneur à se débrouiller toute seule. Sa liberté était à ce prix.
L'Allemagne du Sud et ses Spätzle était sa patrie. Elle y était née et y avait grandi. Cela faisait maintenant deux ans qu'elle n'y était plus retournée. Le Sud, c'était l'Allemagne profonde, avec sa morale et ses traditions. Sa cuisine et ses curés. Lorsque Ulli était arrivée à Berlin, elle s'était aussitôt rendue au tribunal pour se faire rayer de la liste de l'épiscopat. Elle n'avait pas de travail, mais n'avait pas envie de payer l'impôt d'église. Elle n'avait pas envie qu'on lui prélève automatiquement 8% d'impôts supplémentaires sur son prochain salaire. L'église allemande et ses fonctionnaires était déjà bien trop riche. Celui qui l'avait reçue ne s'était pas montré trop désagréable avec elle. Il lui avait seulement demandé pourquoi elle faisait cette démarche. Elle lui avait dit qu'elle n'allait plus à l'église et qu'elle n'avait pas la foi. Pour la forme, il avait essayé de lui faire la morale et de lui faire comprendre les conséquences de son geste. Mais sa décision était prise depuis longtemps.
Juste auparavant, elle était passée à la police pour faire sa déclaration de résidence. Viktor, chez qui elle venait d’emménager, lui avait demandé de s'en occuper. Elle avait beaucoup hésité avant de s'y rendre. Elle s'était toujours méfiée des policiers. Elle les assimilait à un appareil répressif, violent et dangereux. Son opinion n'était pas neuve : elle avait quinze ans lorsqu'elle avait vu consciemment, pour la première fois, des affiches d’avis de recherche promettant une récompense à qui aiderait l'Etat à retrouver de dangereux terroristes.
ATTENTION : Ils sont armés ! Une main anonyme avait barré d'une croix les portraits des gens déjà pris ou exécutés. Un vrai jeu de massacre. Et comme pour en souligner la règle, la même main courageuse avait ajouté "réglé". Dormez braves gens. On avait définitivement réglé son compte à la tête mise à prix sur l'affiche. C'était une action salutaire pour le bien de tous. L'Etat avait fait le nécessaire. Ulli avait été profondément choquée par cette affiche. Elle l'avait vue avec ses parents à Borkum, où elle passait ses vacances. C'était en 1979. Elle avait pensé qu'un jour, c'en serait fini, mais régulièrement de nouveaux tirages avec de nouvelles têtes étaient placardés. On les voyait un peu partout. Le pharmacien de sa petite ville ne manquait jamais de les afficher. Chaque bureau de poste les exhibait dans l'entrée.
Lorsqu'elle s'était présentée au commissariat central, munie de ses papiers d'identité et du formulaire acheté dans la papeterie du coin — dûment signé par Viktor —, l'enquête en règle avait commencé :
— Vous habitez depuis combien de temps à cette nouvelle adresse ? Est-ce maintenant votre adresse principale ? Avez-vous déclaré votre départ de votre ancienne adresse au commissariat ? Quelle est votre religion ?
Elle n'avait encore jamais eu à répondre à de telles questions. C'est la première fois qu'elle quittait sa famille. Pour la religion, elle était prévenue et savait ce qu'elle avait à faire. Des amis lui avaient dit ce qu'elle devait répondre. Elle ne se démonta pas et sans ciller déclara qu'elle n'en avait pas.
— Vous n'êtes pas catholique ? Pas protestante ?
— Non, je n'appartiens à aucune religion.
Et puis pour rendre les choses encore plus claires, elle avait ajouté :
— Je suis athée.
Elle dut prendre sur elle-même. Elle n'avait pas l'habitude de mentir. D'ailleurs lorsque l'employé lui demanda depuis combien de temps elle habitait Berlin, elle lui avoua tout de suite qu'elle était en retard pour s'inscrire et qu'elle n'avait aucune excuse. Elle le savait : le délai légal d'un mois était largement dépassé. Mais si cela était possible, elle aimerait bien pouvoir garder son lieu de résidence principal, chez ses parents.
— Combien de personnes partagent l'appartement où vous habitez ?
— En tout, nous sommes cinq. Pourquoi ?
— Parce que mon ordinateur en indique quatorze. J'ai d'ailleurs les noms. Vous direz aux gens chez qui vous habitez de faire le nécessaire pour régulariser la situation. Leurs colocataires ont oublié de nous notifier leur changement d'adresse.
— Vous êtes célibataire ? lui demanda-t-il.
— Oui.
Et puis de but en blanc, il lui avait demandé si elle avait des enfants. Ulli s'était sentie rougir. Cette question supposait des relations sexuelles. Chez elle, on n'en avait jamais parlé. Il n'y avait que les curés, à confesse, pour oser aborder le sujet. La colère et la honte faisaient trembler sa voix :
— Pas d'enfant.
Pour elle, d'un coup, la police et les curés c'était pareil. Déjà la grande ville et ses chicaneries administratives lui faisait horreur. Ce jour là, elle s'était promis de ne plus jamais les tenir au courant de ses changements d'adresse ni de ses déplacements. Quelques années plus tard, lors des grandes manifestations contre le recensement, elle descendrait dans la rue pour y distribuer des tracs. À Berlin, elle avait appris à détester les flics et l'État. Les flics parce qu'ils se mêlaient de la vie des gens et tabassaient ses copains ; l'État parce qu'il payait les flics.
En huit ans, elle avait déménagé sept fois. Toujours dans le même quartier. Toujours incognito. Ses débuts à Berlin n'avaient pas été trop difficiles. Tout de suite, elle avait rencontré des gens. Des tas de gens. Elle aimait bien parler. Ici, à Berlin, elle avait eu l'impression d'exister.
Elle était partie de chez elle sur un coup de tête après s'être disputée avec son père. Il voulait qu'elle devienne infirmière. "D'accord, lui avait-elle dit, à condition que tu me laisses partir en Afrique." C'était le meilleur moyen pour elle de provoquer sa colère :
— Laisses donc les nègres chez eux. Il y a bien assez à faire ici, sans aller risquer sa vie là-bas.
Elle avait quitté l'Allemagne bien pensante et raciste le soir même. Son père ne pouvait rien faire, puisqu'elle était déjà majeure. Elle était allée passer la nuit chez une copine de lycée et avait pris le premier train pour Berlin, via Francfort, dès le lendemain matin.
Sa dispute avec son père était un prétexte. Elle lui permettait de réaliser enfin son rêve. Celui qu'elle chérissait depuis qu'elle y était venue avec sa classe : aller vivre à Berlin.
à suivre demain dans lepetitjournal.com - Berlin, Berlin-Mirabel, épisode 10, Viktor, 1981
© Jean Pichard. Berlin-Mirabel. Tous droits de reproduction réservés. (www.lepetitjournal.com - Berlin) Jeudi 26 juillet 2007
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