Le périmètre de la Crémaillère a subi une forte transformation. Seules deux villas, la pharmacie et l’ancienne librairie ont été épargnées
 La place de la Crémaillère (H. Clerissi - Monaco d'autrefois)
Imaginer l'avenir autrement, c'est déjà vouloir changer le présent et réfléchir sur le passé. Mais c’est également partager une forme certaine de connaissance et recréer une image bien souvent déclarée obsolète. Il y a longtemps que la Principauté a fait sienne ce sésame indispensable pour réussir le passage de l'anticipation à l'action. N’a-t-elle pas été profondément remodelée au cours du siècle dernier à Fontvieille, au Larvotto, à la Condamine, à Monte-Carlo… Ne poursuit-elle pas, en ce troisième millénaire, de profondes modifications de son littoral avec une recomposition urbaine des quartiers du Jardin-Exotique et de Saint-Roman ? Toutefois, en dépit de ces multiples opérations d’aménagement et des constructions architecturales modernes, plusieurs résidents monégasques ont encore en mémoire ces réminiscences d’antan. La confrontation d’images jaunies et des vues actuelles est d’ailleurs révélatrice. Sans doute, les exigences de la vie actuelle, en particulier celles de la circulation automobile, ont imposé sur le territoire monégasque des modifications entraînant bien souvent la disparition du patrimoine ancestral. Il est toutefois réconfortant de noter qu’au cours du temps, en dépit de ce progrès « obligé », le goût pour l’évocation des us et coutumes demeure. Comme à la « Crémaillère ».
Costume et cravate dans les jardins du Casino Evidemment, de cette place célèbre à la « Belle Epoque », il ne reste plus rien. Comme du boulevard du Nord qui a conservé pour seuls témoins la pharmacie Plissonnier, l’ancienne librairie, les villas Saïd et Céline. Pourtant, l’aristocratie russe avait une préférence pour ces lieux où beaucoup d’hôtels avaient poussé, dont le célèbre Victoria. Plantons vite le décor grâce à quelques octogénaires ! Les dames en capelines à fleurs et crinolines sortaient aux bras de messieurs en queue-de-pie et haut-de-forme. Pour traverser les jardins du Casino, il fallait, sans discussion, arborer costume et cravate ! Un lieu très apprécié également par le prince Louis II. Le Souverain aimait s’y rendre avec la princesse Charlotte en passant par le boulevard qui porte aujourd’hui son nom. Et quel boulevard ! Les piétons empruntaient surtout le trottoir de droite. La partie gauche alignait de petites terrasses attenantes aux nombreux commerces afin de s’y arrêter. C’était l’occasion de se rencontrer, de parler, de vivre… L’évocation des détails topographiques, loin de rendre l’image du passé plus proche et plus claire, cause aux anciens une curieuse sensation de vide. Pourquoi avoir quasiment tout rasé, entend-on dire ici et là. Car il ne reste plus rien des fleurons architecturaux tels que le grand hôtel Buckingham, le Lido et toutes ces adorables villas qui partaient du « Rocher de Cancale », hôtel situé aux escaliers de la Fontaine, jusqu’au pont Sainte-Dévote. Ou encore le réputé restaurant César… Dans les années cinquante, une modification complète du quartier a mis fin au « village de la Crémaillère »… Mais Monaco en entier a grandi ! Et à bien regarder, malgré la spéculation immobilière en largeur comme en hauteur, ce périmètre a su conserver son caractère heureux et populaire. Ses artères principales, aujourd’hui le boulevard Princesse-Charlotte et l’avenue Saint-Michel, sont toujours commerçantes et conviviales. Le conte de fée de la « Belle Epoque » se poursuit en partie avec la proximité du Casino, certes, par trop bouleversé par l’automobile et la croissance démographique.
Date fatidique : le 8 mars 1932 Aucun oubli, non plus, de cette date fatidique se rapportant au petit chemin de fer à crémaillère qui faisait la liaison entre la Principauté et La Turbie. Le 8 mars 1932, le premier train du matin, le 7h35, avec le chauffeur Tomaso Vinai et le mécanicien Francesco Tanssini, parcourt quelque 200m en pleine côte avec une déclivité de 25%. Soudain, un terrible bruit de ferraille et c’est la stupeur dans l’unique wagon. Au lieu des habituels 7km/h, vitesse de sécurité imposée, la locomotive dépasse les 60km/h… en marche arrière ! Francesco Tanssini et le conducteur serre-frein Salvagni ont beau actionner désespérément les manettes, le convoi ne ralentit pas. Alors, entre autres scènes de panique, des passagers sautent du train, la voiture des voyageurs déraille… Rien n’arrête la course folle de la machine qui pulvérise le heurtoir d’arrêt et le mur sud des quais de la gare du Carnier, à la frontière de Beausoleil et de la Principauté, avant de dérailler à son tour. Trois mètres plus bas, c’est le drame. Vision horrible après dissipation des vapeur et poussière ! Le train avait défoncé la gare et fini sa course folle dans l’hôtel Astoria et dans un petit immeuble situé à l’emplacement du magasin « Sigrand ». Dans la machine éventrée, encastrée carrément dans la chaussée, on retirera le corps du courageux mécanicien tué sur le coup. Quant au chauffeur, il est grièvement blessé. C’était 7h45 et déjà une foule de personnes se précipitait vers la gare de la Crémaillère… Tous ces ouvriers qui empruntaient ce moyen de locomotion pour rejoindre leur lieu de travail n’avaient pas trop le choix pour se déplacer. A part le fameux tramway pour aller à Menton ou à Nice… La cause de l’accident est vite découverte par l’ingénieur Champsaur qui dirige l’enquête : « L’arbre intermédiaire d’entraînement, décrivait-il à l’époque, s’est rompu au niveau du coussinet gauche et a provoqué le déséquilibre du pignon dont les dents ont quitté les barreaux et ont glissé sur le rebord gauche de la crémaillère. » Plus tard, l’analyse du métal révélera un défaut intérieur de l’arbre à l’endroit de la cassure, absolument imperceptible de l’extérieur. Dès lors, l’entretien ne peut être mis en cause, même après la révision très proche de la machine, prévue après chaque semaine de service. Projets et décrets se succéderont bien pour redonner vie à la crémaillère. Mais l’avancée des techniques, le coût, la Seconde Guerre mondiale, la réquisition de 140 tonnes de matériel par l’occupant et le lourd investissement annihileront tous les espoirs de reconstruction. Le déclassement de la ligne par l’Etat et la bataille juridique qui s’en suivra devant le tribunal administratif de Nice enterreront complètement une éventuelle modernisation et exploitation. Les gares de La Turbie et de Beausoleil feront vite place à des parkings et la partie restante de la voie sera déposée en 1969. Dommage !
Jean-Marie FIORUCCI (www.lepetitjournal.com) Monaco - mercredi 31 janvier 2007 |