|
Amoureux
d'une France intellectuelle et littéraire, Santiago Besuschio, ancien
médecin-chef à l'hospital Francès, nous raconte deux siècles de
présence française en Argentine. Son ouvrage, intitulé L'Argentine, pays francophile?, rappelle l'importance de cette influence et regrette son déclin ces dernières années L'Argentine, un pays francophile?
En écrivant ce livre, Santiago Besuschio aurait certainement aimé être
plus affirmatif et pouvoir enlever le point d'interrogation. Comme
nombre d'étudiants de sa génération, ce médecin a d'abord choisi le
français pour pouvoir lire des publications médicales dans la langue de
son maître, le professeur Jean Bernard. Une bourse d'études à l'hôpital
de Villejuif lui a ensuite fait connaître la France, en 1980. Depuis,
il a mis en place des échanges universitaires et entretient pour
"l'esprit français" un véritable culte. C'est d'ailleurs à l'issue
d'une conférence qu'il a donnée à Paris que lui a été suggérée l'idée
d'écrire sur cette relation intellectuelle et affective entre la France
et l'Argentine, "une sorte de racine culturelle qui a survécu". Son
ouvrage retrace en dix chapitres, de la République naissante à la
période contemporaine, l'histoire de l'Argentine et de l'influence
française. Bien sûr, on connaît celle des Lumières, de Diderot et
Rousseau, de la révolution française et de la déclaration des droits de
l'homme, sur les hommes de la période révolutionnaire comme Manuel
Belgrano. Mais cette fascination de jeunes créoles si ce n'est
francophones, du moins francophiles, pour la révolution française n'est
pas spécifique à l'Argentine, cette influence est prépondérante dans
toute l'Amérique latine qui se libère, puis dans les premières années
républicaines. Influence notamment sur l'éducation, avec l'institution
de l'école publique et laïque dès la fin du XIXe siècle en Argentine. Les pionniers de la colonie française Santiago Besuschio raconte aussi l'histoire moins connue de l'immigration française, chapitre qu'il ouvre par un extrait du Port de
Baudelaire. Une épopée qui commence au début du XIXe siècle. L'auteur
se réfère au professeur Ochoa de Eguileor, qui aurait retrouvé dans ses
archives trace de l'arrivée, "dès
1822, de 13 agriculteurs français. Ils auraient fondé la première
colonie agricole étrangère en Argentine, contredisant l'histoire
officielle qui attribue ce fait aux Britanniques". Dix ans plus
tard, l'hôpital français (dont Santiago Besuschio a été médecin-chef)
est fondé et ses murs gardent aujourd'hui le souvenir des héros de
l'Aéropostale, évoqués dans le Vol de nuit
de Saint-Exupéry, dont l'auteur cite un long passage. L'Aéropostale
reliait Toulouse à Buenos Aires, Rio, Santiago du Chili, Asunción et à
la lointaine Patagonie. C'est à la fin du XIXe que l'immigration
devient massive. Près de la moitié des Français sont arrivés en
Argentine en une petite décennie, de 1880 à 1890. Sur une population de
près de quatre millions d'habitants, le recensement de 1895 fait
apparaître 94.000 Français, la troisième communauté étrangère mais loin
derrière les Italiens (493.000) et les Espagnols (200.000). L'auteur
nous raconte les premières colonies, notamment à Pigüé, fondée par
l'Aveyronnais Clément Cabanettes, qui convainc une soixantaine de
familles de venir s'installer sur ce bout de pampa tout juste pris aux
Indiens, à 600 kilomètres au sud-ouest de Buenos Aires. La majorité de
ces migrants venaient de régions pauvres (Savoie, Béarn, Pays Basque,
etc.), où l'on n'avait pas grand-chose à perdre à s'embarquer sur un
bateau pour le bout du monde. Mais il y avait aussi des professionnels,
notamment des ingénieurs, qui ont fait souche en Argentine, laissant
des traces dans l'urbanisme, l'architecture, les infrastructures. Parmi
eux, Besuschio cite Charles Henry Pellegrini, Alfred Ebelot ou encore
Enrique Hermitte, l'un des premiers à découvrir du pétrole dans le
pays, ainsi que Jules et Frédéric Lacroze, qui ont construit la
première ligne de tramway à Buenos Aires. L'histoire d'un déclin
Mais aujourd'hui? "Le français est en déclin", reconnaît le médecin, qui pointe la cause du mal : "la destruction morale et matérielle de l'Argentine", et le coupable : le péronisme, depuis 60 ans. Il rappelle que c'est le gouvernement Duhalde qui a décidé "d'éliminer la langue française de l'enseignement secondaire au bénéfice de l'anglais et du portugais". Il plaide pour un renforcement de la diversité des expressions culturelles, avec des échanges entre Europe et Amérique. "Nous
avons appris le français pour la culture, pour pouvoir lire en version
originale. Aujourd'hui, on apprend l'anglais par obligation, pas par
goût", affirme-t-il. Ce livre, très personnel, loin d'être une
analyse sociologique de la francophilie en Argentine, laisse percer,
derrière les longs rappels historiques, l'immense regret d'une époque
où la France représentait un modèle, par sa vie culturelle et
intellectuelle. Laurence RIZET. (www.lepetitjournal.com) 5 décembre 2006
L'Argentine, pays francophile?
de Santiago César Besuschio, Editions Chiron, Paris 2006, 25$. Les
bénéfices seront destinés au concours littéraire organisé par la
section argentine de l'association des membres de l'ordre des palmes
académiques. On peut se procurer l'ouvrage rue Laprida 1708, du lundi au vendredi, de 9h à 15h. Tél./fax : 4824-0829. Mail : besuschio@fibertel.com.ar |