Françaises, Français ! Francophones, francophones ! Bien que cela puisse vous paraître étonnant et même quelque peu incongru, en Pologne on parle généralement polonais. En effet, combien de fois votre question légitime : « Ne pouvez-vous pas parler français, comme tout le monde ? », posée en désespoir de cause à un passant dans la rue à qui vous vous efforciez de demander votre chemin, ou à une vendeuse toujours incapable de comprendre ce que vous lui vouliez, malgré votre articulation à la De Funès, est-elle restée sans réponse ?

Il est vrai que quelquefois votre anglais – souvent approximatif, avouez-le ! – peut faire l’affaire ; cependant il n’y a qu’un seul vrai remède au mal qui vous ronge : apprendre le polonais (nauczyć się polskiego).

Bien sûr, il ne s’agit pas de crier victoire tout de suite ni d’attraper par le bouton de sa veste (łapać za guzik od marynarki) le passant, encore moins la vendeuse, en s’écriant joyeusement : – Ja mówić po polski !  Non, il vaut mieux attendre que la lumière remplace l’obscurité, que les conjugaisons soient prêtes à fonctionner et les déclinaisons en voie d’assimilation, et alors vous pourrez vous en donner à cœur joie.

Ja mówię po polsku ! – hurlerez-vous à la face du monde (c’est-à-dire de la Pologne).
Ty mówisz po polsku ? – s’étonneront sincèrement vos amis polonais.
On (ona, ono, ce dernier pronom étant de peu d’utilité si vous avez déjà passé l’âge tendre, mais pouvant être utilisé pour le compte d’un de vos enfants, ce qui ne serait que trop souhaitable) mówi po polsku !

Et ainsi de suite : my mówimy po polsku, wy mówicie po polsku, oni (one pour la gente féminine) mówią po polsku. – Pan (Monsieur) ou Pani (Madame) mówi po polsku ! – se réjouira, soulagé, le passant qui, en voyant la plaque d’immatriculation (rejestrację) de votre voiture (ce moyen d’identification a remplacé, avec quelque succès, les particularités vestimentaires genre Lacoste) se préparait déjà à passer un mauvais moment. Et il vous indiquera, dans la langue des gestes agrémentée d’un sourire complice, l’épicerie (sklep spożywczy, « spożywczy » pour les intimes) la plus proche.

Dzień dobry (bonjour) – direz-vous d’entrée de jeu en essayant de bien rouler votre « r », de ramener votre accent tonique de la dernière syllabe vers le milieu et en présentant, en signe de détente, toute une rangée de dents, de préférence en bon état.

...bry – répondra de façon à peine audible la vendeuse, peu habituée aux mondanités, et elle ne bougera pas de son siège où elle sera plongée dans la contemplation de ses ongles tandis que, dans son dos, des victuailles diverses et variées cohabitent dans une joyeuse pagaille appelée en Pologne « szwarc, mydło i powidło », c’est-à-dire de la contrebande, du savon et de la marmelade.

Quelle peau de vache ! (Co za jędza !) Quel boudin ! (Co za krowa !) – vous insurgerez-vous en votre for intérieur, mais sans perdre votre sang-froid (nie tracąc zimnej krwi).

Chciałbym (chciałabym au féminin) trzysta gram żółtego sera, dwieście gram krówek i kostkę masła (Je voudrais trois cents grammes de fromage jaune [si si, ça existe], deux cents grammes de vachettes [bonbons au caramel] et une plaquette de beurre) – réciterez-vous en vous réjouissant à l’avance de votre audace et en vous appliquant à bien décliner le mot kostka qui peut signifier également petit os, dé (kostka ou kość), dalle et quantité d’autres choses, pourvu qu’elles soient présentées sous forme de cubes.

Pauvre novice ! En Pologne, où on a des appétits autrement plus voraces et des invités plus nombreux, on fonctionne en décagrammes (dekagramy, en abrégé deka, à ne pas confondre avec le café décaféiné), les grammes étant réservés, allez savoir pourquoi, à l’alcool.

Poproszę kieliszek wódki (Un verre de vodka, s’il vous plaît) – demanderez-vous, en toute innocence, au barman qui vous fera immédiatement préciser : – Combien de grammes ? (Ile gram ?), à croire qu’il aurait l’intention de peser cette boisson précieuse...

Mais ne nous égarons pas (pour le moment - na razie) et revenons dans notre boutique (do naszego sklepu) où notre déesse (bogini) aux paupières lourdes de rêves inassouvis s’exécutera entre-temps avec une lenteur toute rituelle, et vous tendra un sac en plastique avec un laconique Czternaście pięćdziesiąt (Quatorze cinquante) en coupant court à votre Ile płacę ? (Combien je vous dois ?) qui mourra sur vos lèvres.

(photo dés, Gary Curtis, wikicommons)

Une fois à la maison, vous donnerez le fromage jaune « morski » (« marin ») aux poissons rouges et les bonbons à la petite fille des voisins ; en revanche, vous ferez de la place dans votre frigo au « prawdziwe masło » (« vrai beurre ») que vous jugerez digne, après mûre réflexion, de détrôner le Président.

Kostki zostały rzucone (Les dés en sont jetés) – murmurerez-vous en marquant là votre échappée dans le camp adverse. Désormais, vous ne pourrez plus revenir en arrière.

 

Anna Kryst (www.lepetitjournal.com/varsovie.html) mardi 26 avril 2011


Cet article est paru initialement dans feu Le Courrier de Varsovie. Nous le republions avec l'aimable autorisation de son ancienne rédaction.


 
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