Etre piéton à Shanghai, c’est un peu être la troisième roue de la bicyclette. Tout d’abord, la notion de distance dans les grandes villes n’est pas la même pour tout le monde : Paris fait 105 petits  km² et Shanghai 6 340 km² ! Ensuite, être piéton à Shanghai, c’est aussi être perpétuellement aux aguets. Passons en revue les différents dangers, et bonheurs, de la circulation dans cette grande ville.

trottoirsSe frayer un chemin à Shanghai peut vite devenir très compliqué... (Photo MER)

Darwinisme citadin : la circulation du plus fort est toujours la meilleure
La circulation shanghaienne est faite de tout. Aux bus, berlines, voire parfois tracteurs se succèdent petites voitures, vélos et autres deux roues. Face aux flux constants de populations, la circulation devient vite un problème. Les agents de circulation sont là pour rappeler aux passants en tout genre de respecter une certaine hiérarchie. Néanmoins, ce n’est pas parce que le petit bonhomme est vert et que Monsieur l’agent vous a fait signe d’y aller que vous pouvez, dans les faits, traverser sans encombres. Vous vous engagez, et à votre gauche, les vélos et scooters électriques slaloment entre les piétons à coups de clochette. Les taxis ne voient aucune raison valable de vous laisser passer. Après tout, ils sont pressés. Vous arrivez, encore tout apeuré, au milieu de la route. Sur votre droite, des voitures avancent  lentement mais pas assez pour vous laisser passer. Presque arrivé au trottoir, c’est un bus qui manque de vous frôler. Vous vous hissez de l’autre côté, en vous demandant comment vous avez fait pour vous retrouver là sain et sauf.

C’était sans compter sur les bicyclettes et scooters qui profitent également des trottoirs… L’unique raison pour laquelle vous vous en êtes sorti sans heurts, c’est que vous avez suivi les piétons chinois, formant ainsi une masse capable par le nombre de faire plier les roues adverses. Ceci étant, quelques irréductibles piétons résistent aux voitures et traversent également d’une manière que je qualifierais de "hasardeuse". L’important semble être de ne plus hésiter une seconde lorsque vous vous êtes engagé dans la traversée de la route. Un peu à la manière d’un troupeau de documentaire animalier traversant une rivière peuplée de dangers en tous genres, vous vous devez de prendre sur vous et de vous jeter à l’eau. En parlant d’eau, il est très instructif de voir les jours de pluie, l’attirail plutôt évolué dont disposent les Shanghaiens pour s’en protéger, ainsi que leur monture !

deux rouesLes deux roues, maîtres des trottoirs (Photo SR)

L’anarchie des deux roues, terreurs des trottoirs
A la théorie du plus fort et du mieux équipé succède l’anarchie la plus complète, à laquelle roues comme piétons s’essaient quotidiennement dans les rues shanghaiennes. Cette impression de chaos, de désorganisation, répond cependant à un certain ordre qui naît de la liberté de chacun à se mouvoir. Les deux roues ont la part belle, pouvant circuler de la route au trottoir sans tenir compte de la hiérarchie entre piétons et voitures (voire même de la signalisation…). Il s’agit de comprendre en retour que les trottoirs ne sont pas la propriété des piétons. C’est sans doute que Shanghai, comme d’autres immenses villes, impose l’usage des deux roues et autres engins de transport, tant les distances à parcourir sont longues. Cela suppose une hiérarchie différente de celle de Paris, où le piéton est roi, parfois tout puissant.

Cet "ordre" de la rue shanghaienne est fondé sur l’association libre deux roues-piétons, l’autogestion, chacun à son rythme, et une certaine dose de collectivisme : le partage de l’espace trottoir. Structuré, donc. Il n’y a alors aucune supériorité de chaque espèce sur l’autre, les deux roues comme l’individu partageant tant bien que mal cet espace. Une qualité  est alors indispensable dans ce partage, celle de la responsabilité individuelle : il faut agir dans son intérêt personnel sans porter atteinte à la liberté des autres.  Parfois, je me demande si les deux roues y pensent. La preuve, les trottoirs sont souvent impraticables tant ils sont utilisés comme garage à vélos. Il s’agit de se faxer entre les autres piétons et les roues au repos, avec agilité, au risque de provoquer un sérieux bouchon.

vie rueLa vie de rue à Shanghai, ou la récompense des piétons (Photo SR)

Communisme : socialisation (autour) des biens
Un dernier aspect de la circulation à Shanghai, et certainement le plus intéressant, est l’usage collectif de l’espace de circulation, ainsi que des engins afférents. Forcé d’attendre patiemment son tour au feu et armé d’une vision périphérique à l’affût du moindre deux roues pressé de se faufiler, le piéton peut aisément observer la vie qui s’échappe de ces visions furtives : des familles entières sur un scooter amenant les petits encore tout endormis sur le dos de papa à l’école ; la promenade quotidienne du compagnon à quatre pattes qui trottine derrière un scooter ; ou encore,  la vie qui s’éveille autour des triporteurs qui, une fois arrivés à bon port, s’arrêtent sur un coin de trottoir et servent d’étal à marchandises en tous genres.  Là, les gens s’arrêtent, et pas seulement parce que ledit vélo est situé en plein milieu du passage piéton. Les odeurs de grillade qui s’échappent des brochettes cuites à l’arrière, les couleurs des fruits et légumes, les différentes textures des tissus et les cris des propriétaires pressés de se décharger sont des images que seuls les piétons peuvent enregistrer avec précision.


La notion de frontière est alors abolie entre ces groupes d’égaux que sont les  piétons et les vendeurs, devenus fixes pour quelques heures. La mise en commun des biens à vendre dans LE lieu du collectif, à savoir la rue, devient un spectacle des plus réjouissants. Les trottoirs deviennent alors le lieu de la dictature temporaire d’un "piétonariat" uni et organisé. La socialisation autour des étals, charrettes, et paniers trimballés sur les vélos et les scooters fait la vie de la rue shanghaienne. Les discussions commencent pour marchander au mieux. Les vendeurs s’allient  et se partagent les biens s’ils sont à cours de la couleur souhaitée. Les gardes et taxis moto devant les magasins ou les banques dorment sur leur engin. Cette vie sociale se prolongera toute la journée. Parfois même, dans certaines rues particulièrement animées, cela dure jusque tard dans la nuit, à la lueur des magasins qui s’ouvrent sur la rue et des nuages de fumée emplis de mille saveurs.

Sophie Rauch (www.lepetitjournal.com/shanghai) Lundi 28 Octobre 2013 (Rediffusion)

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