LIT.COLOGNE – Laurent Binet a présenté La Septième Fonction du langage

A l’occasion du festival de littérature de Cologne, l’écrivain français Laurent Binet est venu présenter son livre en compagnie de l’acteur allemand Jörg Hartmann, qui a lu certains passages du roman avec talent et humour. Cette rencontre sur le Literaturschiff, à bord duquel nous avons fait une croisière sur le Rhin, nous a permis d’en apprendre davantage sur la sémiologie, Roland Barthes et le pouvoir du langage.

La rencontre s’est déroulée de façon particulièrement conviviale. Lorsque la modératrice demande au public qui est francophone, plus des trois quarts des mains se lèvent, et il y a rarement besoin d’attendre la traduction des propos de Laurent Binet en allemand pour que les rires résonnent dans le bateau.

Un "polar sémiologique"

Le projet de l’auteur est aussi intéressant qu’il est amusant. Ce grand admirateur de Roland Barthes est parti du constat que la sémiologie est un instrument qui permet de décrypter le monde pour mieux le comprendre. Il fera rire le public en parlant de Sherlock Holmes comme d’un sémiologue qui s’ignorait. En effet, cette science dérivée de la linguistique consiste à appliquer au monde extérieur ce que la linguistique applique aux textes : il s’agit d’étudier et de déchiffrer les signes qui nous entourent.

Le roman commence le 20 février 1980, au moment de la mort de Roland Barthes, écrasé par un camion devant le Collège de France, alors qu’il sortait d’un dîner avec le candidat à l’élection présidentielle François Mitterrand. Laurent Binet s’est plu à imaginer la mort de l’intellectuel comme le résultat d’un complot politique, motivé par cette aspiration universelle et atemporelle qui est celle du pouvoir absolu.

Un roman de l’ambiguïté

Ainsi, l’auteur mêle de manière habile aux faits historiques attestés sa propre vérité, à partir d’un fait divers banal mais non dénué d'éléments romanesques. Le commissaire Bayard mène l’enquête, aidé par Simon Herzog, jeune doctorant en sémiologie. Au cours du roman, on rencontre Michel Foucault dans un sauna gay, mais aussi des figures intellectuelles et politiques majeures du XXe siècle telles que Jacques Derrida, Umberto Eco ou encore François Mitterrand. L’auteur s’est inspiré du journal intime de Barthes, dans lequel ce dernier raconte ce qu’il appelait "les soirées de Paris", mais aussi de certains mots tirés de l’œuvre même de Foucault. Il relie aussi à l’intrigue de nombreux éléments historiques de l’époque comme la campagne présidentielle, jusqu’à la victoire de Mitterrand, ou l’attentat de la gare de Bologne. Il s’agit, pour Binet, de faire vivre la pensée de ces personnages, en leur rendant hommage non pas avec les moyens d’un intellectuel mais avec ceux d’un romancier.

Laurent Binet nous parle également de sa conception du roman. Il s’agit pour lui du lieu de l’ambiguïté, celle-ci devant lui être constitutive. Il aime le principe des romans qui se détraquent, se fissurent, et a cherché à travers cette œuvre à installer un climat de paranoïa historique. Ainsi, l’interrogation vient de l’intérieur du roman : le protagoniste Simon Herzog lui-même se demande s’il n’est pas un acteur dans un roman, et ces questions font de l’ouvrage un méta-roman, qui réfléchit sur lui-même et sur l’écriture en général.

La quête de la septième fonction du langage, instrument de pouvoir absolu

Ce roman est donc avant tout une quête, celle de la septième fonction du langage, fonction qui permettra à celui qui la maîtrisera d’accéder au pouvoir absolu. Le titre du roman fait référence aux six fonctions du langage étudiées par Roman Jakobson, auxquelles s’ajoute une septième fonction, la fonction performative, cette dernière comprenant les énoncés qui accomplissent une action au moment où ils sont prononcés – tels que "Je vous déclare mari et femme" ou encore "Je déclare la séance ouverte" : par ces mots, le mariage est acté, la séance peut effectivement commencer. Or tout homme qui maîtriserait cette fonction pourrait en effet tout avoir, tout maîtriser, ses paroles se concrétiseraient par l’application directe de ses désirs. Le présupposé de ce roman est donc bel et bien que le langage est un objet de pouvoir.

Rhétorique et politique

Pour conclure cet échange, la modératrice a tout naturellement fait le lien avec la situation politique actuelle en France. Laurent Binet l’envisage comme la confrontation de "débats rhétoriques impossibles", en prenant l’exemple de François Fillon, qui transforme sa malhonnêteté en héroïsme, se présentant comme un résistant, ou encore d’Emmanuel Macron, qui se présente comme un candidat révolutionnaire et anti-système alors qu’il a été banquier puis ministre. Ainsi le discours politique est-il le discours performatif par excellence : ni vrai, ni faux, il réussit ou il échoue. Il s’agit pour les candidats de demander aux votants de voter pour eux. Cela fonctionne, ou cela ne fonctionne pas.

Dès lors, La Septième Fonction du langage est un roman sémiologique très riche, à la fois historique, sémiologique et politique, dans lequel Binet traite avec beaucoup d’humour de thèmes très actuels en prenant pour prétexte l’accident banal qui a coûté la vie à l’un des plus grands intellectuels du XXe siècle.

Morgane Levier (www.lepetitjournal.com/cologne) Jeudi 16 mars 2017

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