BOUALEM SANSAL - "La question est de savoir si l’humanité est fatiguée de la liberté"

L’histoire d’amour entre Boualem Sansal et l’Allemagne semble se confirmer. C’est dans une salle comble de l’Institut français que l’auteur algérien a présenté ce lundi 30 mai son dernier livre 2084. La fin du monde. En 2011, il obtenait le prix de la paix des libraires allemands. Une consécration pour l'auteur de 66 ans ayant commencé à écrire au milieu des années 90. Depuis, son succès ne cesse de grandir. À son palmarès notamment, le grand prix du roman de l'académie française pour l'ouvrage qu'il est venu présenter. 

Lepetitjournal.com/cologne : Nous sommes ici en Allemagne, où vous avez été récompensé du prix de la paix des libraires allemands en 2011. Que représente ce pays pour vous ?

Boualem Sansal : Il y a comme une histoire d’amour entre l’Allemagne et moi. Et ce, dès mon premier roman qui a été publié en France en 1999. Immédiatement j’ai trouvé un éditeur, qui est d’ailleurs toujours mon éditeur aujourd’hui. Il a aimé ce livre et a pris le risque de le traduire. C’est un gros livre : Le serment des barbares. Un livre difficile. Il a eu beaucoup de succès en Allemagne et depuis, tous mes livres, mes essais, mes romans et même mes articles sont lus. L’histoire d’amour continue. J’ai été partout en Allemagne et je connais peut-être mieux ce pays que beaucoup d’Allemands. Je ne le connais que superficiellement mais j’ai été partout. De Dresde à Cologne, à Munich : les grandes villes, les petites villes, même les villages. Ma femme elle aussi est tombée amoureuse. Elle ne m’accompagne à l’étranger que quand je vais en Allemagne. La consécration, c’est ce prix. Ce n’est pas rien du tout, c’est l’un des plus importants prix du monde.  

Vous êtes ici pour parler de votre dernier livre 2084. La fin du monde. Il s’inscrit dans la lignée de Georges Orwell, 1984. Pour quelles raisons ? 

C’est un parcours de vie et c’est assez normal pour moi. Je vis dans un pays comme l’Algérie qui a connu une longue guerre d’indépendance, très violente avec officiellement un million et demi de morts. Après l’indépendance, s’est installée une dictature comme celle des pays de l’est, y compris l’Allemagne de l’est. Ensuite, une guerre civile avec les islamistes qui n’est pas vraiment finie, même si le niveau de violence a beaucoup baissé. J’ai été naturellement amené à écrire sur ces questions de violence, de dictature, d’absence de libertés. Surtout sur les aspects psychologiques des choses. Je ne raconte pas la guerre. Je montre ce que les systèmes totalitaires, la chape de plomb et la violence provoquent dans les mentalités des gens.  

Pensez-vous que nous soyons dans un système de pensée unique ? 

De plus en plus. Je dénonce cela dans mon pays car je le vois, je le vis, je le subis. Tous les gens qui viennent d’Afrique ont regardé l’Europe comme un espace de liberté de penser, de parole, etc. Or, de plus en plus, on constate qu’ici aussi s’installe une sorte de police de la pensée, une sorte de dictature qui n’est pas tellement visible mais qui est là au motif de la peur du terrorisme. Alors on contrôle, on invente des choses comme le repli dans l’espace Schengen. On se referme et ainsi de suite. Ici, pourquoi ils font cela ? Ils n’ont pas besoin. Du coup, cela pose la question de savoir si l’humanité est fatiguée de la liberté. Comme si les gens voulaient de l’ordre.  

Un autre grand thème de votre livre est l’islamisme radical. Un terme jamais nommé, mais qui présente un vrai danger à l’heure actuelle. Comment fait-on pour lutter contre ? 

Nous sommes vraiment face à une grande difficulté : les religions se présentent avec l’idée du paradis, du bien, de combattre le mal, de la justice, de la tolérance, de l’amitié. Nous constatons que ce n’est pas vraiment le cas. Il y a quelque chose dans les religions qui relève du système totalitaire. À un moment donné, la religion rencontre la politique. Ces derniers s'instrumentalisent et font des mariages contre nature. De telle sorte que la religion devient un instrument de pouvoir.

Pourtant y a-t-il différentes interprétations du Coran ?

Non, il n’y a pas d’interprétation. Quand l’islam est arrivé, il y en a eu bien sûr. L’être humain peut interpréter n’importe quoi. À un moment donné, les khalifes ont décidé que l’interprétation était pécher, qu’il fallait faire une lecture littérale des textes. Si le texte dit : "une femme qui commet un adultère il faut la lapider", vous n’avez pas à discuter, vous devez le faire même si cela vous fait très mal. Le problème est venu de là, du fait que différents khalifes se soient succédé et aient interdit les interprétations.  

Voyez-vous une issue positive à tout cela ?

Je n’en vois pas non. Tout le monde voit bien que les choses ne font que se radicaliser. Le problème est que l’islam règne sur une partie du monde. Il y a imposé sa loi et ses contraintes. Mais il restait la possibilité de se dire que si je veux être libre, je sais où l’être : en France ou aux États-Unis. Beaucoup de gens des pays musulmans sont alors partis. Les chefs de l’islam se sont dit que c’était une catastrophe si les musulmans sont les premiers à donner des coups de canifs dans le Coran. À terme, l’islam serait condamné. 

Que s’est-il alors passé ?

Il fallait arrêter cela et ils ont alors envoyé des prédicateurs en France dans les mosquées pour essayer de récupérer les gens. Afin de les ramener vers la religion. Les prédicateurs font un vrai travail. Du coup les grands chefs d’Arabie et autre se sont dit : "qu’est-ce qu’on fait ? Est-ce qu’on va demander à tous les musulmans qui vivent en dehors des terres de l’islam de revenir afin de se protège soi-même ? Est-ce qu’on va aller là-bas pour les ré-islamiser et qu’ils maintiennent leur religion ? Ou alors : est-ce qu’on va pouvoir islamiser tout le monde ?". Du coup on est dans ce schéma-là. D’un côté, on essaie de récupérer les nôtres pour qu’ils restent musulmans et en même temps on essaie de convertir les autres. C'est une obligation coranique, c’est-à-dire que l’islam ordonne aux musulmans de convertir le monde entier. C’est le message de dieu.  

Propos recueillis par Emilie Kauff (www.lepetitjournal.com/cologne) Mercredi 1er juin 2016

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