LIT.COLOGNE - Didier Eribon et Carolin Emcke, analystes de la haine

Le sociologue et philosophe français Didier Eribon et l’auteure allemande lauréate 2016 du Prix de la paix des libraires allemands Carolin Emcke ont échangé jeudi 16 mars autour du thème de la haine dans le cadre du festival lit.Cologne. Tous deux ont d’abord lu un passage de leurs derniers ouvrages respectifs, Retour à Reims et Gegen den Hass. Ces deux intellectuels engagés ont ensuite débattu des causes et des manifestations de la haine contre les minorités ainsi que de leur engagement et de l’Europe dont ils rêvent.

 

Retour à Reims et Gegen den Hass : pourquoi et comment bascule-t-on dans la haine de l’autre ?

La modératrice a introduit la discussion en remarquant que les deux derniers ouvrages des invités traitent du glissement vers la haine, c’est-à-dire d’une évolution non pas spontanée mais fabriquée par le discours politique. Didier Eribon a commencé par mettre l’accent sur le changement qui est en train de se produire : si la haine a toujours existé, les gens n’ont aujourd’hui plus honte de l’exprimer. Il s’intéresse dans Retour à Reims aux raisons qui ont mené des populations ouvrières ayant toujours voté pour le parti communiste à se tourner vers le Front National. Il évoque la trahison de la gauche, qui a entraîné la colère de cette population qui ne se sent plus représentée par ce courant politique.

Carolin Emcke quant à elle explique ce basculement par la perte progressive du sentiment d’appartenance à un groupe, liée au fait que la plupart des politiciens essaient de donner l’illusion que nous vivons désormais dans une société sans classes. C’est dans ce contexte que le nationalisme apparaît comme une solution alternative, qui permet à ceux qu’il séduit de se sentir de nouveau appartenir à un groupe. Il est dangereux en ce que l’exclusion est un phénomène constitutif de ce sentiment d’appartenance. Il s’agit pour les individus appartenant au groupe de se distinguer par rapport à d’autres individus.

Deux intellectuels engagés : problème de la convergence et de la confrontation des luttes

Didier Eribon s’est dans un premier temps beaucoup exprimé sur la classe ouvrière, et Carolin Emcke a tenu à insister sur la nécessité de défendre non seulement les minorités sociales, c’est-à-dire les classes sociales les plus vulnérables, mais aussi tous les autres groupes victimes de discriminations, que ce soit les homosexuels, les réfugiés, les noirs, les juifs ou encore les femmes, sans faire de distinction ou chercher à les hiérarchiser.

Très engagé pour plusieurs causes, à la fois en faveur des ouvriers, des droits des homosexuels et des réfugiés, Didier Eribon a approuvé ces propos, mais a souligné les difficultés que représente un engagement simultané sur plusieurs fronts. Les luttes en effet se confrontent dans certains cas. Il a notamment pris l’exemple de la défense des intérêts de la classe ouvrière, cette dernière étant composée d’individus qui luttent pour conserver leurs droits, ce qui peut être difficile à concilier avec la cause des réfugiés, qui, eux, n’ont pas de droits. Il a également remarqué une certaine homophobie au sein des réfugiés, certains d'entre eux étant dès lors victimes de discriminations de la part d’autres réfugiés en raison de leur orientation sexuelle. Enfin, il a parlé des manifestations contre la Loi Travail auxquelles il a participé. Il n’était pas rare qu’il côtoie des ouvriers racistes ou entende des réflexions sexistes, et ces différents exemples ont bien illustré la complexité du projet "contre la haine" qui est celui des deux invités.

Pour une "Europe intellectuelle", ouverte et plurielle

Les deux intellectuels ont ensuite échangé sur la nécessité de construire une nouvelle Europe. Didier Eribon accuse les politiques néo-libérales qui sont menées aujourd’hui de détruire des vies et de nourrir un nationalisme dangereux fondé sur la haine, et Carolin Emcke a réagi à ses propos en dénonçant cette tendance qui consiste à se contenter de toujours critiquer le discours d’extrême-droite sans chercher à redéfinir les concepts de l’Europe afin de travailler à une nouvelle vision de cette Europe. Pour contrer toute cette haine qui empoisonne les discours, elle souhaiterait un dogme qui célèbrerait l’impureté et la pluralité. En effet, nous n’avons pas besoin que les gens nous ressemblent pour que nous les défendions, au contraire il faut cultiver la diversité : c’est en se concentrant sur nos différences et non plus sur nos similitudes que l’on pourra lutter contre l’oppression.

La soirée s’est terminée sous des applaudissements nourris suite à l’expression du vœu de Didier Eribon de fonder une "Europe intellectuelle" - expression empruntée à Pierre Bourdieu - c’est-à-dire une Europe ouverte, qui se construirait par les échanges grâce aux voyages, à la philosophie, au cinéma ou au théâtre. Il invite, faisant ainsi écho aux propos de Carolin Emcke, à ne plus seulement réagir mais à construire, ensemble, cette Europe sans haine(s) à laquelle nous aspirons.

Morgane Levier (www.lepetitjournal.com/cologne) Mardi 21 mars 2017

Enregistrer

Enregistrer

 
Cologne

IMMOBILIER - Les prix continuent à grimper à Cologne

En 2012 nous vous décrivions déjà dans un article l’état de l’immobilier à Cologne. Le bilan était peu réjouissant : une hausse des prix avait déjà commencé dans la ville. En 2017, le constat est sans appel, les prix continuent leur progression dans des proportions inquiétantes, que ce soit pour la location ou la vente. Le prix du mètre carré moyen est passé de 9,50€ en 2012 à 11,62€ en 2017. Le plus alarmant reste encore la pénurie de logement…
Une internationale

ÎLE-DE-FRANCE – Ouverture de 3 lycées internationaux

Jusqu’à l’année dernière l’Ile-de-France ne bénéficiait que d’un seul lycée international public. Mais la région semble aujourd’hui déterminée à remédier à cette situation, souhaitant devenir attirer de plus en plus de talents venus de l’étranger. Il est prévu que 3 nouveaux établissements internationaux publics voient le jour prochainement. Le premier devrait d’ailleurs ouvrir ses portes pour la rentrée 2018.
Actu internationale
En direct d'Europe
Expat
Expat - Emploi

COACHING – L’effet miroir de mes parents

Chaque fois que ses parents viennent lui rendre visite à New-York, Bertrand a comme l’impression de se regarder dans « un miroir déformant ». Il ne se sent pas à l’aise en leur présence, culpabilise et a la désagréable impression d’être un fils indigne… Alors qu’il croyait qu’en fuyant la France il résoudrait son problème, il réalise en fait qu’il doit avant tout se faire face à lui-même. 

CARRIÈRE EXPAT – 5 trucs simples pour que le retour estival booste votre recherche professionnelle

L’année scolaire s’achève et votre recherche professionnelle n’a pas encore abouti. Dans ces circonstances, nous sommes souvent partagés entre plusieurs sentiments : le soulagement de faire une pause et de s’échapper de cette recherche qui patine ; la frustration d’interrompre le fil d’une démarche qui a été si difficile à mettre en place ; l'angoisse à l’idée qu’il faudra reprendre, qu’on ne saura plus faire à la rentrée, qu’on n’y arrivera peut-être pas ; la joie à l’idée des vacances qui se présentent.
Expat - Politique

GESTION DE CRISE – Les consuls face à l’exceptionnel

Peu importe l’endroit ou le pays dans lequel vous pouvez vous trouver dans le monde : en situation de crise, la France par le biais de ses consuls protège ses concitoyens. Cette année, 89 consuls et consuls généraux exercent leurs missions à travers le monde. Mais attention, ils ne doivent pas être confondus avec les ambassadeurs… Petit tour d’horizon de leurs missions et des actions qu’ils peuvent mener en cas de crise. 

TRIBUNE - La marginalisation des Français de l'étranger est En Marche

"Make French People abroad great again !Je me permets d'interpeller officiellement les 10 députés de la République En MARCHE à l'étranger. Dans le discours du President de la Republique à Versailles, comme dans le discours de politique générale du Premier Ministre on ne trouve aucune mention aux Français de l'étranger". Une tribune de Boris Faure, Conseiller consulaire des Français de Belgique
Magazine