Cambodge

KHMERS ROUGES – Les minorités ethniques, cibles de violences sexuelles

Les résultats de la première étude concernant les violences sexuelles commises par les Khmers Rouges à l’encontre des minorités ethniques sont probants : elles étaient victimes de mariages forcés afin de détruire leur ethnicité.

"Je n’ai pas osé refuser. Si je le faisais, on m’aurait tuée. A cette époque, si nous étions têtus, on nous tuait en nous accusant de ‘khmang’ [ndlr : ‘ennemi’ du régime Khmer Rouge]", se souvient une Khmer Krom interrogée dans le cadre de l’étude réalisée par le Cambodian Defenders Project (CDP - Projet des Défenseurs Cambodgiens), l’une des organisations civiles les plus vieilles du pays, qui assiste juridiquement les victimes des Khmers Rouges et les soutient financièrement pour se déplacer à la Cour.

Les minorités ethniques n’ont pas été plus victimes de violences sexuelles durant les Khmers Rouges que les autres. Du moins, cela n’est pas prouvé. Par contre, elles ont été victimes des mêmes violences que les Cambodgiens et ont souffert de  discrimination et de préjudices autrement plus forts.

Il existe à ce titre trois différences fondamentales entre les violences commises par les Khmers Rouges sur les Cambodgiens et sur les minorités ethniques. D’abord, même s’il a été estimé que les Khmers Rouges ont pratiqué des centaines de milliers de mariages forcés systématiques, les membres de minorités ethniques devaient marier des Khmers afin de détruire leur ethnicité. 60% des personnes interrogées en ont été victimes et 60% d’entre elles avaient initialement refusé. Elles ont coopéré par la suite de peur d’être « punies ». De plus, beaucoup de femmes et de jeunes filles – voire de fillettes – étaient également la cible de viols individuels et collectifs en raison de leur ethnicité. Enfin, quand les minorités ethniques étaient la cible de purges, les femmes de ces minorités étaient souvent violées avant d’être exécutées. Parmi les participants à l’étude, plus de 2 sur 3 ont été témoins ou savaient qu’un viol avait eu lieu et selon eux, la plupart des victimes ont été tuées par la suite.

Au total, 105 personnes soigneusement sélectionnées ont participé à cette recherche. Il est cependant difficile de savoir si un groupe ethnique était plus visé qu’un autre par le régime. Selon l’étude, "il est prouvé que le régime Khmer Rouge a aboli les religions et placé des restrictions sur les pratiques culturelles. Dans ce contexte, les violences sexuelles étaient un moyen de punir, terroriser et démanteler ces groupes". Pour Katrina Natale, qui a travaillé pour le CDP sur la question de la violence contre les femmes durant le régime des Khmers Rouges, "aucune étude ne peut montrer la prévalence de violences sexuelles à l’encontre d’un groupe ethnique en particulier. Jusqu’à maintenant, le nombre de personnes interrogées dans ces études est strictement limité et il n’en existe pas de grande ampleur". L’étude publiée par le CDP est la première du genre.

Un acte de torture difficile à aborder

En 2007, le choix des parties civiles du tribunal a donné l’occasion aux Nations Unies de s’exprimer sur le mariage forcé car, en acceptant les candidatures de personnes mariées de force – appartenant à une minorité ethnique ou non – le tribunal acceptait qu’elles soient reconnues comme victimes d’un crime commis à l’échelle nationale. "Certaines parties civiles ont été acceptées car on les a forcées à se marier. La Cour a classé cet acte comme un crime et un acte de torture. De plus, les CETC ont aussi reconnu qu’il s’agissait là d’un crime à l’échelle nationale qui ne se limitait pas aux camps de travail et dont on avait des preuves au travers de tout le pays", explique le Dr. Andreas Selmeci, ancien coordinateur du service de Paix civile de GIZ au Cambodge.

Toutefois, selon lui, le mariage forcé reste une question délicate à aborder et le pari n’était pas gagné d’avance. "Les mariages arrangés que l’on connaît aujourd’hui dans la société cambodgienne peuvent parfois tourner aux mariages forcés. Cependant, avec l’idée que la famille est plus importante que les désirs personnels, les mariages arrangés ne sont pas tous considérés comme mariages forcés mais il existe sans aucun doute des cas où les personnes ne veulent pas être mariées mais le font en raison de la pression exercée par la famille", explique-t-il pour montrer que cette question pose problème encore aujourd’hui.

Parmi les violences sexuelles commises à l’encontre des minorités ethniques du Cambodge, on compte également la prostitution de survie - un tiers des participants à l’étude du CDP a reconnu avoir connu quelqu’un qui la pratiquait contre de la nourriture ou d’autres faveurs. L’esclavage sexuel n’était pas rare non plus car 38 des 105 personnes interrogées ont dit qu’ils connaissaient une personne qui en était victime. Une majorité des participants ont également fait part du fait que d’autres formes de violences sexuelles prenaient place, telles que des mutilations – voire des actes de cannibalisme.  

"Nous aimerions que le tribunal puisse s’appuyer sur beaucoup plus de témoignages d’actes de violences sexuelles à l’encontre des minorités ethniques afin de pouvoir étayer les dossiers 003 et 004", conclut Rochelle Braaf, l’auteure de la recherche, expliquant que les actes commis entrent dans la définition de ‘crime contre l’humanité’.

Selon l’article 7 du statut de Rome relatif aux crimes contre l’humanité, il s’agit d’une "violation délibérée et ignominieuse des droits fondamentaux d'un individu ou d'un groupe d'individus inspirée par des motifs politiques, philosophiques, raciaux ou religieux". Le mariage forcé comme le viol commis à l’encontre des minorités ethniques entre dans cette définition.

Clothilde LE COZ – www.lepetitjournal.com/cambodge - Mardi 17 juin 2014

 

 
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