Cambodge

SOK AN - "Cette vérité tellement oubliée par les Occidentaux" par Raoul Marc Jennar

Spécialiste de politique internationale, Raoul Marc Jennar est un fin connaisseur du Cambodge depuis des décennies.  Il est conseiller du gouvernement cambodgien pour les questions de frontières depuis 2007 et depuis un an conseiller diplomatique du ministre des Affaires étrangères. Il livre au LePetitjournal.com ses réflexions suscitées par la mort de Sok An qu’il connaissait depuis 27 ans. 

 

 

A propos de Samdech Sok An,

Je voudrais partager avec le lecteur quelques souvenirs personnels qui me lient à cette haute personnalité de la vie politique du Cambodge qui vient de nous quitter. 

Mais auparavant, il me faut rappeler cette vérité tellement oubliée par les Occidentaux : ceux qui ont survécu aux horreurs de la guerre américaine et du régime de Pol Pot sont des héros. Ce qu'ils ont enduré fut " sans précédent dans notre siècle, à l’exception des horreurs du nazisme" (rapport Bouhdiba présenté fin 1978 à la Commission des droits de l'Homme de l'ONU qui a refusé en 1979 de l'approuver pour ne pas condamner le régime de Pol Pot). 

Non seulement, ils ont survécu à ces horreurs, mais pendant les douze années qui ont suivi, ils ont subi de la part des Occidentaux le plus radical des embargos parce qu'il fallait les punir d'avoir été libérés par les Vietnamiens. Toute aide au développement leur était interdite. Et en plus, on leur a imposé une guerre en reconstituant l'armée de Pol Pot.

Des héros donc, parce que, du plus modeste au plus élevé dans la hiérarchie sociale, ce sont tous des survivants de ces deux décennies atroces 1970-1991. Il y a de simples et modestes personnes comme cette fillette qui a trouvé la force, devenue adulte, de raconter ses souffrances dans un livre intitulé "D'abord ils ont tué mon père" qui est devenu depuis peu un film remarquable grâce aux talents conjugués d'Angelina Jolie et de Rithy Panh.

Et il y a ceux que les Khmers appellent les "grands". Parmi ceux-là, qui nous ont quittés, il y en a dont on parle peu, mais dont j'étais proche, comme SE Sum Manit, Secrétaire d'Etat au Conseil des Ministres, parti en 2008, comme SE Chheng Phon, premier ministre de la Culture après 1979 qui fut aussi président de la Commission Nationale Electorale en 1998, parti en décembre dernier. Davantage au premier plan, après Samdech Chea Sim en 2015, voici que vient de décéder, encore jeune mais vaincu par la maladie, Samdech Sok An.

Je l'ai rencontré pour la première fois en 1990. Comme tous les survivants qui n'avaient jamais quitté le pays, il réclamait à la communauté internationale la fin de l'impunité pour les dirigeants Khmers rouges. Il m'avait demandé alors de rassembler un dossier complet sur le procès de Nuremberg, craignant ce qui allait subvenir, c'est-à-dire que les Accords de Paris sur le Cambodge allaient imposer, l'année suivante, une amnistie de fait pour tous les dirigeants du régime de Pol Pot. Ce dossier, il ne le lâchera plus et deviendra le négociateur avec l'ONU de l'accord créant les Chambres Extraordinaires au sein des Tribunaux cambodgiens. 

En fait, tout le prédestinait à devenir ministre des affaires étrangères où il aurait excellé. Il avait commencé son parcours politique au Ministère des Affaires étrangères aux côtés de Samdech Hun Sen où il avait gravi les échelons. Il fut ambassadeur de la République Populaire du Kampuchea en Inde. Mais aussi secrétaire général du Ministère. Il a joué un rôle très discret, mais tout à fait décisif dans la normalisation des relations entre Phnom Penh et Pékin pendant les négociations qui devaient aboutir aux Accords de Paris.

C'était un négociateur hors pair. J'en fus le témoin lors des rencontres avec les Thaïlandais sur la question du temple de Preah Vihear avant que la fièvre nationaliste n'enflamme Bangkok et conduise à l'affrontement armé. Il aimait, sur des dossiers comme celui-là, s'entourer du plus grand nombre possible d'experts, qu'il écoutait attentivement et dont il soupesait parfois longuement les avis avant de prendre une décision.

En 1998, il m'avait déclaré "vous savez, nous sommes toujours critiqués, que nous fassions bien ou mal. Mais nous ne savons pas rétablir la vérité et nous défendre. Nous sommes très mauvais en communication." Plus tard, il allait tenter de remédier à cette carence chronique en créant l'unité de réaction rapide du Conseil des Ministres où j'ai siégé pendant quelques temps mais que j'ai quittée avec son accord parce qu'il convenait que cette unité peinait à atteindre un seuil de crédibilité suffisant.

C'était un travailleur infatigable qui semblait définitivement fâché avec les horaires. Il m'est arrivé, comme à tant d'autres, d'être convoqué à son domicile alors que minuit approchait. C'était un homme d'un contact très aimable. Les échanges avec lui étaient toujours empreints de la plus grande courtoisie.

Raoul Marc Jennar (www.lepetitjournal.com/cambodge) vendredi 17 mars 2017
Conseiller du Gouvernement cambodgien pour les questions de frontières depuis 2007. Conseiller diplomatique du Ministre des Affaires étrangères depuis avril 2016.

 

 
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