PROCÈS CHUT WUTTY – Ran Borath libéré : le dernier acte d’une ''parodie de justice''

Le 22 octobre, dans le cadre de l'affaire liée aux décès du militant écologiste Chut Wutty et de l’officier de l’armée In Rattana, survenus le 26 avril 2012, la cour de Koh Kong a condamné Ran Borath à 2 ans de prison. Ran Borath, un agent de sécurité de l’entreprise Timbergreen, a été accusé d’homicide involontaire pour avoir tué Rattana, le supposé meurtrier de Chut Wutty. Il a été libéré vendredi après avoir passé deux semaines en prison. Face à la tournure que prend le procès, la famille de Chut Wutty exprime son inquiétude ; les organisations de défense de Droits de l'Homme dénoncent une parodie de justice.

Pour la famille de Chut Wutty, désabusée, l’affaire a été malmenée. L’un de ses neveux confie ne plus rien attendre car ''la Justice n’écoute que le pouvoir. Les lois sont établies seulement pour protéger les puissants''. Certains membres de la famille pensent d’ailleurs à demander l’asile aux Etats-Unis car ils se sentent en danger.

Suite à la fusillade, après que les autorités locales ont avancé deux versions improbables et suite aux pressions émises par la communauté internationale pour qu’une enquête soit menée, trois jours auront suffi pour que la commission mise en place par le gouvernement tire ses conclusions : Chut Wutty est mort par les balles de Rattana et Ran Borath, a accidentellement tué ce dernier pour ''protéger les journalistes'' du Cambodia Daily, qui accompagnaient Chut Wutty ce jour-là pour réaliser un reportage. ''Tue les toutes les deux'', ont-elles entendu en se réfugiant dans la forêt à quelques mètres de là alors que la fusillade avait lieu.

''Premièrement, les coups de feu ont été tiré très vite. Cela n’a pas pu se dérouler de la sorte. Deuxièmement, Borath n’était pas armé ; pourquoi aurait-il supplanté les officiers présents et pris une telle initiative ?'' s’interrogeait Olesia Plokhii à l’assemblée de Khmer américains qui s’est réunie près de Washington DC le 19 octobre. S’exprimant en public pour la première fois depuis ce 26 avril, l’ex-journaliste du Cambodia Daily a confié à l’audience qu’il était ''évident que les autorités présentes au poste de contrôle où la fusillade a eu lieu essayaient de dissimuler les faits''.

Selon l’avocat Sok Sam Oeun, Ran Borath aurait dû être condamné pour homicide volontaire : ''J’ai vécu 14 ans avec une arme avant d’être avocat et je ne crois pas cette version des faits. L’intention de tuer aurait dû être reconnue. Les résultats de l’enquête ne sont vraiment pas probants''.

''Une parodie de justice''

Dans un article publié par le Phnom Penh Post le 1er novembre, Naly Pilorge, directrice de l’organisation locale de défense des droits de l’homme Licadho a déclaré que ''l’enquête mené par le gouvernement n’(était) pas crédible'' et a réitéré son souhait de la voir réouverte.

Dès le 23 octobre, certaines voix de portée internationale ont critiqué le verdict dans le cas Ran Borath. L’organisation internationale de liberté de la presse Reporters sans frontières l’a qualifié de ''parodie de justice'' dans un communiqué de presse. ''Un officier tué, l’occasion était trop belle ! La justice préfère faire porter le chapeau à un officier décédé afin d’étouffer au plus vite l’affaire'' a déclaré l’organisation, qui ajoute également : ''La répression sanglante contre les voix qui s’élèvent pour dénoncer [les problème environnementaux] a de beaux jours devant elle !''.

Deux jours plus tard, Brad Adams, responsable du département Asie pour l’organisation mondiale de défense des droits de l’homme Human Rights Watch a confié que ''la procédure judiciaire est un travesti de justice, voire une moquerie. Les explications fournies par le gouvernement sur la mort de Wutty ont changé de nombreuses fois et ne sont toujours pas crédibles. Le gouvernement veut ajouter ce cas à leur pile de dossiers d’impunité et ce sont maintenant les mécènes et les Nations Unies qui doivent demander une enquête crédible et transparente pour savoir ce qui s’est réellement passé.''

Le 30 octobre, le Parlement Européen a adopté une résolution dans laquelle elle ''déplore'' les meurtres de Chut Wutty et ''demande (…) à ce qu'une enquête indépendante soit menée sur tous les cas de violences et intimidations à l'encontre des manifestants pacifiques et des militants particulièrement en ce qui concerne (..) Chut Wutty et In Rattana». L’Union Européenne est le plus grand soutien financier du Cambodge. En 2010, plus de 200 millions d’euros lui ont été attribué pour le développement.

Si la famille de Chut Wutty est heureuse de voir ce soutien, elle n’en reste pas moins méfiante : ''Le gouvernement est très bon quand il s’agit de jouer et il peut très bien faire ce qu’il veut''. Pour Sok Som Oeun, l’enquête n’a aucune chance d’être rouverte et la vérité ne sera probablement jamais connue. ''La seule chance serait d’avoir la preuve d’un acte de corruption commis pour fausser l’enquête'', a-t-il conclu.

Clothilde Le Coz (http://www.lepetitjournal.com/cambodge.html) Lundi 5 novembre 2012

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