RETROSPECTIVE – Le Cambodge en proie à la ''Sihanoukstalgie''

A L'occasion de l'anniversaire de la mort du roi-père, Le Petit Journal vous propose l'article publié le 16 octobre 2012, au lendemain de son décès dans nos colonnes :

Beaucoup de Cambodgiens hier faisaient part dans la rue ou sur internet de leur tristesse à l’évocation de la disparition du roi-père, encore très associé au Sangkum. Même ceux, très majoritaires, qui n’ont pas connu cette période.

C’est dans la torpeur de Pchum Ben, la Fête des Morts, que les Cambodgiens ont appris hier la nouvelle du décès à 89 ans du roi-père, Norodom Sihanouk, intervenue à 1h20 du matin lundi en Chine. Figure tutélaire du royaume, Norodom Sihanouk avait marqué de son empreinte l’histoire du Cambodge au XXe siècle, l’indépendance, le non-alignement, la guerre civile suivie du retour à la paix dans les années 90. Hier, les drapeaux ont été mis en berne dans le pays, tandis que son fils, le monarque en exercice Norodom Sihamoni, s’envolait en compagnie du chef du gouvernement Hun Sen pour Pékin en milieu de journée. L’arrivée de la dépouille du roi-père dans la capitale cambodgienne est prévue normalement pour demain.

''C’est une grande disparition pour le Cambodge, expliquait hier Pen Bona, rédacteur en chef du site internet d’information Thmey Thmey. En tant qu’homme politique et en tant que roi, Sihanouk était de très loin la personnalité la plus populaire du pays. On peut même dire que celle-ci était sans équivalent.'' En écho à ses paroles, les passants interrogés hier à Phnom Penh faisaient part de leurs réactions de tristesse. ''J’aimais Sihanouk, il avait fait du bon travail. J’ai vu à la télévision les réalisations du Sangkum (le mouvement créé par Norodom Sihanouk, et par extension la période où il gouverna avant-guerre). A l’époque, il y avait des écarts entre les riches et les pauvres, mais bien moindres qu’aujourd’hui'', expliquait ainsi hier Seat, 32 ans, sur les quais de la ville. ''Le Cambodge était alors une oasis de paix, où le peuple était heureux et mangeait à sa faim'', a déclaré la princesse Arayvaddy, conseillère auprès du cabinet royal, évoquant la mémoire d’''un grand dirigeant, un grand roi et un grand nationaliste'' et s’associant au ''deuil de toute la nation cambodgienne''.

Prince d’ombres et de lumières

Rétrospectivement, les années 50 et 60 forment l’assise de la place privilégiée qu’occupe Norodom Sihanouk dans la mémoire collective. Hier défilaient ainsi sur les réseaux sociaux de nombreuses images noir et blanc de celui qui était alors le prince Sihanouk, suite à sa première abdication en 1955 au profit de son père, afin de pouvoir s’engager en politique. Le charisme et le charme jovial du jeune dirigeant resteront associés pour toujours au dynamisme de cette période post-indépendance. Un ''âge d’or'' encore appuyé en contraste par l’enfer qui a suivi, une image d’Épinal qui vient masquer les aspects beaucoup plus polémiques de cette longue carrière.

Parmi ceux-ci, la tentation autocratique permanente contre les opposants d’alors, et surtout l’alliance contractée avec les Khmers rouges lorsqu’il fut chassé du pouvoir en 1970, jusqu’à ce que ceux-ci le déposent après leur victoire. Après avoir présidé en exil la résistance contre l’occupation vietnamienne, avec les Khmers rouges et d’autres forces nationalistes, Norodom Sihanouk avait opéré un retour triomphal au Cambodge en 1993 pour réoccuper le trône vacant, beaucoup identifiant alors ce come-back à la paix retrouvée. Mais les prérogatives restreintes de la monarchie - ''qui règne mais ne gouverne pas'', selon la Constitution - l’empêchèrent de retrouver l’influence qui fut un temps la sienne dans le jeu complexe du pouvoir local.

"Sihanouk aurait bien voulu à son retour retrouver un autre rôle, davantage politique. Il m’avait dit un jour : ‘je ne voulais pas spécialement être roi, mais les autres, eux, voulaient m’envoyer au ciel’, une métaphore pour dire qu'on voulait le mettre sur le trône, là où il n'aurait aucune influence terrestre - c'est-à-dire politique'', confiait hier un observateur de la vie politique cambodgienne. ''Finalement, il s’est résigné à défendre le périmètre de la monarchie.'' En 2004, le roi Sihanouk, affaibli et malade, avait abdiqué une seconde fois pour mieux contrôler sa succession et imposer au Conseil du trône son fils préféré, le danseur et ancien ambassadeur auprès de l’Unesco, Norodom Sihamoni. Considérant sa disparition prochaine, il affirmait avoir ainsi agi in fine en faveur de la pérennité de l’institution monarchique, et ce malgré les troubles sanglants du Cambodge de ces dernières décennies.

Samuel Bartholin (http://www.lepetitjournal.com/cambodge.html) Mardi 16 octobre 2012

 
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