CHUT WUTTY - Ouverture du procès de Ran Boroth pour ''homicide involontaire''

Ce 4 octobre 2012 s’ouvre le procès de Ran Boroth pour ''homicide involontaire'' à la cour municipale de Koh Kong, province situé dans le Sud-Ouest du pays. Il est accusé d’avoir tiré sur In Rattana, un policier militaire, après que ce dernier aurait tué Chut Wutty, l’un des personnages les plus emblématiques de la lutte contre la déforestation au Cambodge.

Ran Boroth est garde de sécurité pour l’entreprise d’abattage Timbergreen, implantée dans la province de Koh Kong depuis que le gouvernement lui a donné la permission de déblayer le réservoir d’un futur barrage chinois. Ce faisant, les autorités lui ont également donné la permission de traiter des croix-de-malte, une plante reconnue pour ses vertus médicinales, également soupçonnée d’être utilisée dans la fabrique de l’ecstasy. Le 26 avril 2012, Chut Wutty et In Rattana ont été retrouvés morts, non loin d’un camion rempli de ces fleurs jaunes que Timbergreen collecte.

Les circonstances de leurs morts restent floues et seul le procès de Ran Boroth permettrait de faire la lumière sur les faits. Des deux journalistes qui accompagnaient Chut Wutty sur cette route de latérite dans son Toyoto and Cruiser rouge, on retiendra de leur récit publié dans le Cambodia Daily qu’elles ''ne savent pas d’oú venaient les coups de feu ni qui les a tirés''. Du côté des autorités, les versions officielles ne sont convaincantes. Le jour même des faits, la police militaire de Koh Kong avait déclaré qu’In Rattana s’était suicidé après avoir réalisé que Chut Wutty était mort. Devant la preuve d’un impossible suicide de deux balles dans la poitrine, la version officielle révisée deviendra alors une semaine plus tard qu’In Rattana est bien le meurtrier de Chut Wutty et que Ran Boroth ''a essayé de prendre l’arme des mains de Rattana pour l’empêcher de tirer plus mais l’arme s’est déchargée, le tuant''.

La mort de Chut Wutty a dévoilé l’atmosphère mafieuse qui entoure le trafic de bois. Dans un entretien accordé à Radio France International le 22 septembre 2012, le directeur de l’ONG internationale Global Witness affirmait que ''depuis le début [il est connu que les liens entre le trafic de bois et] des hautes personnalités au pouvoir ont toujours existés. Quand les sociétés étrangères se sont vu attribuer des concessions au Cambodge, l'exploitation forestière a toujours été menée par des sous-traitants, des entreprises avec des connexions haut placées ou des liens avec des militaires au Cambodge et cette situation n'a pas changé.'' En 2003, Global Witness a été interdite de séjour dans le pays après quatre ans d’activité et d’enquête sur les pratiques corrompues qui régissent la forêt. Global Witness n’est pas la seule à avoir été sanctionnée. Le mois dernier, deux voix ont été réduites au silence après avoir nommé la complicité des autorités dans le trafic de bois dans la province du Ratanakiri. Le 25 septembre, le journaliste Ek Sokunthy a été battu à coups de revolver et de bâton. Deux semaines plus tôt, le journaliste Heng Serei Oudom a été retrouvé mort dans le coffre de sa voiture avec plusieurs coups de hache à la tête, allongeant la liste des victimes couvrant les problèmes environnementaux à 96 en Asie du Sud Est.

Le trafic de bois dans la région

Durant la guerre civile, le trafic de bois entre le Cambodge et la Thaïlande apportait entre 10 et 20 millions de dollars par mois. Aujourd’hui, les autorités thaïes ferment les yeux quand des Cambodgiens entrent illégalement dans leur forêt. En janvier dernier, le département des enquêtes spéciales de Thaïlande (Department of Special Investigations) a déclaré que certains membres des autorités thaïes ''donnaient des concessions aux Cambodgiens pour couper les arbres'' d’un parc national à la frontière. De janvier à juin 2012, 38 trafiquants cambodgiens de bois ont été tués par des soldats thaïs.

Global Witness rapporte que 50 environnementalistes ont été tués aux Philippines depuis 2002 et qu’aucune enquête n’a été ouverte. Beaucoup d’entre eux dénonçaient le fait que le trafic accentuaient les dommages subis lors d’inondations, à tel point que le président philippin a pris des mesure répressives en 2004 en déclarant que  ''l’abattage illégal doit faire partie des crimes les plus sérieux à l’encontre de nos citoyens''. Mais en 2011, plus de mille personnes ont été tuées dans de graves inondations dans le sud des Philippines, où la rivière ne pouvait plus de se jeter dans la mer en raison de l’amas de rondins qui la bloquait. ''Je tiens les trafiquants pour responsables'' avait alors déclaré un habitant à la BBC. ''Si ça n’avait été que de l’eau, les flots se seraient jetés directement dans la mer.'' Dans les années 1990, les Philippines comptaient déjà cinq million d’hectares de forêt mis à nus à la vitesse de 119 000 hectares par an.

Tout comme au Cambodge, les Philippines ont cédé illégalement des concessions et des permis aux entreprises d’abattage. Là-bas aussi, le dire peut couter la vie. En juin dernier, un journaliste a été menacé pour avoir écrit sur l’implication d’un homme d’affaires dans le trafic, qui utilisait un certificat illégal pour transporter le bois.

D’après les Nations Unies et Interpol, entre 50% et 90% des activités liées à l’abattage de bois en Amazonie, Afrique centrale et Asie du Sud Est sont illégales. Les deux organisations relèvent également que ces activités relèvent désormais du crime organisé, au même titre que la drogue, et rapporte entre 30 et 100 milliards de dollars au niveau international.

Clothilde Le Coz (http://www.lepetitjournal.com/cambodge.html) Jeudi 4 octobre 2012

 
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