KULIKAR SOTHO – Le silence rouge des revenants

Suite à notre rencontre avec la réalisatrice Lida Chan, Le Petit Journal vous propose aujourd'hui de découvrir Kulikar Sotho dont le 1er film La dernière bobine signale les effets néfastes du silence intergénérationnel.

 

Il s’agit d’une femme au succès tapageur : 40 ans, mère de 2 enfants, hôtels, un tour opérateur, un magasin de mode, la société de production Hanuman ; investie, entre autres, dans la réalisation du film Tomb Raider... Mais voilà, son 1er film, La dernière bobine, murmure un portrait plus trouble de Kulikar Sotho : la femme avenante cède place à la jeune fille vulnérable, le bruit furibond de la réussite recouvre le cri muet d’une enfance sous l’Angkar où la vérité, sa vérité, demeure cachée et tue. 

Son film est l’histoire de ce dialogue qui n’a jamais eu lieu. Dialogue entre une enfant qui ne comprend rien, sinon que le mal est absolu et qu’il ravage sa mère, et cette mère emmurée vivante dans le silence qui suit les profonds traumatismes. C’est le combat d’une femme pour comprendre et rompre le silence rouge de ses aînés, cette génération qui préserve la jeunesse en ne disant mot sur son passé ; de cette protection enrobée de non-dits qui abîme plus qu’elle guérit. Dans le film, nous parcourons l’époque glorieuse de l’avant-guerre ; puis directement, on nous donne à voir comment chacun traite avec les ravages du génocide.

A 14 ans, Kulikar reçoit de sa mère une petite photo d’identité. C’est celle de son père, défunt quand elle a 3 ans. Kulikar imprime la photo en taille A4, en tapisse les murs qui entourent son lit pour s’imprégner autant que faire se peut de ce père qu’elle n’a jamais connu : « J’ai toujours voulu en savoir plus sur mon père, comment il est mort, comment ils se sont rencontrés avec ma mère, mais je ne lui demandais jamais, j’étais trop inquiète de sa réaction, de sa douleur. » C’est cette même mère qui aujourd’hui offre tout son soutien à Kulikar pour son film qui plonge dans les tréfonds de l’intimité familiale.  

Quand, pour un documentaire de la BBC sur Pol Pot, le frère n°1, Kulikar rencontre en 2004 les têtes dirigeantes de la dictature, sa mère lui dit : « Tu es en train de faire jaillir des souvenirs que j’ai passé ma vie à essayer d’enterrer ». Ce n’est pas un reproche, sinon la tristesse infiniment réprimée qui franchit soudain les barrages du silence.

Kulikar elle-même est bouleversée, à la rencontre de certains responsables du génocide  qui nient en toute bonne conscience le mal qu’ils ont méthodiquement perpétré. Comme le photographe de Tuol Sleng à qui l’on « doit » les portraits fantomatiques des prisonniers, dans le regard desquels se lit la terreur et l’espoir qui meurt à l’étouffée. Ce photographe impitoyable, en affirmant qu’il « n’a jamais rien fait d’autre que son devoir » exacerbe le mutisme ambiant de la société, rend inenvisageable tout rétablissement. Car enfin le film de Kulikar, s’il traite en partie de son histoire, témoigne d’un mal généralisé : l’absence de « thérapie collective » par la parole suite à la guerre, les troubles psychologiques et la folie qui surviennent en conséquence.

« Quand on regarde Phnom Penh aujourd’hui, personne ne peut se douter des atrocités qui ont eu lieu ». Selon Kulikar Sotho, La dernière bobine a pour ambition de signaler cette anomalie, et aider les revenants du système de mort à se libérer de la souffrance qui croupit en eux afin qu’ils n’y sombrent pas, qu’ils cessent de la porter comme un enfant mort jamais enfanté. « Ce que je veux dire, c’est qu’aujourd’hui, il n’y a pas de dialogue. Je vois tous les dommages qu’engendre ce silence, le naufrage d’une société où les enfants ne comprennent pas leurs parents. » Il s’agit pour elle d’abolir cette protection misérable, ce bouclier de silence qui bloquent toute guérison, réconcilier parents et enfants en redonnant sa dignité à l’échange, à défaut d’une prise en charge individuelle par les psychologues absents au Cambodge.

La dernière bobine est comme le sursaut au réveil après un  long cauchemar, un long endormissement : les souvenirs sont là, vifs et douloureux, mais la peine se dissipe à son évocation. Bien sûr, se taire est peut-être la plus simple des solutions, mais elle n’aide pas à s’affranchir de ses souvenirs, cette terrible vie qui n’est pas la vie mais qui la hante. Kulikar rend sensible la vaine ambition de se sauver soi-même quand on a survécu à l’enfer ; son film insinue que donner chair à la parole réconciliatrice et au dialogue est comme un baume versé sur tant de plaies.

 

Hélène de LA ROCHEFOUCAULD  – www.lepetitjournal.com/cambodge Mercredi 21 Mai

 

 
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