Bucarest

NUMERIQUE - Le bitcoin va-t-il supplanter les monnaies classiques ?

Régie par une vaste communauté d’internautes et échappant à l’autorité des banques centrales, le bitcoin est une monnaie virtuelle de plus en plus utilisée dans le monde. Pour la première fois, la valeur du bitcoin a dépassé celle de l'or. Grégoire Vigroux, Vice-Président Marketing de l'entreprise TELUS International Europe (anciennement CallPoint) a accepté de répondre à nos questions sur cette monnaie qui intrigue.
 


La rédaction du PetitJournal.com de Bucarest : Pourquoi vous intéressez-vous au bitcoin ?

Grégoire Vigroux : De plus en plus, j’entends parler du blockchain, cette technologie de stockage et de transmission des informations fonctionnant sans le moindre organe central de contrôle. J’entends également parler de ses multiples applications. Parmi celles-ci, le bitcoin : une crypto-monnaie à la fois complexe et surprenante, objet de tous les fantasmes, que les médias économiques et financiers ont commenté abondamment au cours ces dernières semaines.


Et pour cause : le jeudi 2 mars, l’unité du Bitcoin dépassait la barre historique des 1 268 dollars, tandis qu’une once d’or était valorisée, le même jour, à 1 233 dollars. Pour la première fois, le bitcoin franchissait ce seuil hautement symbolique : dépasser l’or, monnaie utilisée depuis des milliers d’années, alors que le bitcoin n’existait pas il y a 10 ans !


Je fais partie de ces gens, de plus en plus nombreux, qui pensent que le bitcoin n’est pas qu’une innovation majeure, mais qu’elle est bien plus que cela : une application susceptible de devenir la plus grande révolution depuis l’apparition d’internet.


Avant de répondre à vos prochaines questions, je tiens à vous indiquer que je ne suis ni expert du bitcoin, ni économiste. Je suis juste un humble entrepreneur, fasciné par la question. En acceptant cette interview, j’ai simplement souhaité partager ma modeste vision du sujet avec les lecteurs du Petit Journal.


Mais, le bitcoin, qu’est-ce que c’est, au juste ?

Le bitcoin est encore largement méconnu du grand public, puisque seules 250 000 personnes dans le monde possèdent actuellement des bitcoins.


Le bitcoin est un système, né le 3 janvier 2009, qui offre une alternative aux monnaies classiques. La légende veut qu’un certain Satoshi Nakamoto soit le mystérieux créateur du bitcoin. La réalité serait beaucoup plus complexe. Le bitcoin serait en fait, et avant tout, l’aboutissement libertaire d’un projet entrepris par une poignée d’idéalistes américains, probablement constituée de geeks visionnaires.


Des geeks qui sont, en réalité, les dignes héritiers des mouvements cyberpunks américains des années 90, qui rêvaient, à l’époque, de donner le contrôle véritable de l’argent aux gens eux-mêmes. De leur permettre de gérer leur argent en direct, en éliminant les intermédiaires, plutôt que de le laisser aux mains des institutions financières et surtout, à celles des banques centrales. Une belle utopie, à la base, donc, qui semble aujourd’hui prendre vie avec l’avènement du bitcoin.


Il faut replacer le bitcoin dans son contexte, qui est celui des crypto-monnaies. Il existe en effet d’autres crypto-monnaies (comme le Dash et l’Ethereum), mais il est essentiel de préciser que le bitcoin est, de loin, la plus aboutie et la plus répandue d’entre elles, avec plus de 85% du marché et 20 milliards de dollars de capitalisation.


Alors, comment ça marche, au juste, le bitcoin ?


Les crypto-monnaies sont des monnaies électroniques existant sur un réseau informatique peer to peer, donc décentralisé, et basé sur les principes de la cryptographie asymétrique pour valider les transactions et émettre la monnaie elle-même.


Tout comme il existe des stocks d’or limités, le nombre de bitcoins est également limité. D’ici à 2140, nous aurons atteint la limite de bitcoins mis en circulation par le système, à savoir 21 millions d’unités. Le fait que les stocks d’or soient naturellement limités à 183,600 tonnes, tout comme les bitcoins sont plafonnés à 21 millions d’unités, sont des facteurs de stabilité à long terme: c’est le principal point commun entre or et bitcoin.


En effet, à la différence des monnaies classiques, le bitcoin n’est pas une monnaie inflationniste. Il s’agit bel et bien d’une monnaie déflationniste. Les inventeurs du système Bitcoin sont parvenus à créer un système monétaire dans lequel le nombre de bitcoins ne peut excéder une limite fixée à l’avance, avec une vitesse de génération de nouvelles pièces qui tend vers le zéro absolu.


Toutes les 10 minutes, le système ajoutait, au début, 50 nouveaux bitcoins, pour rémunérer les « miners ». C’est ainsi que la monnaie est mise en circulation, grâce à un système algorithmique très complexe. Tous les quatre ans, ce chiffre est divisé par deux. Il est récemment passé de 25 à 12.5. Le code source Bitcoin prévoit effectivement une division par deux de la rémunération tous les 210 000 blocs minés, soit approximativement tous les 4 ans.

Le « mining », c’est l’utilisation d’ordinateurs et de serveurs personnels, dont les propriétaires sont rémunérés. Traiter les transactions demande en effet beaucoup d’ordinateurs, puisque les transactions reposent sur des équations mathématiques très complexes.


Chaque bitcoin possède un code de cryptage propre, de manière à ce qu’un utilisateur ne puisse se servir de ses bitcoins qu’auprès d’un seul destinataire.
Le fait de pouvoir posséder des bitcoins implique que l'utilisateur puisse accéder à ses bitcoins par une adresse spécifique à l'aide de son mot de passe, aussi appelé « clef privée ».


Quels en sont les principaux avantages et inconvénients du bitcoin?


Bien évidemment, comme toute innovation majeure, le bitcoin soulève quelques questions légitimes. Parmi elles, celle de la réorganisation des pouvoirs : depuis des siècles, ce sont les gouvernements qui émettent la monnaie. Or, dans sa nature tout comme dans son mode de fonctionnement, le bitcoin fait fi des banques centrales. La crypto-monnaie fait totalement abstraction du contrôle de la monnaie par des Etats, qui ont tendance, reconnaissons-le, à abuser parfois de la planche à billets. Ce qui conduit à l’inflation continuelle que nous connaissons dans le monde entier et nuit mécaniquement à notre pouvoir d’achat.


Actuellement, nos banques jouent avec notre argent. Trop, parfois, diront certains, ce qui conduit à d’inévitables risques d’effondrement du système financier tout entier, comme nous l’avons observé en 2008. Le bitcoin, au contraire, est de l’argent qui dort. Il ne peut pas être utilisé à des fins spéculatives, en raison de la manière dont son système et ses protocoles informatiques sont structurés.


Le bitcoin concurrence l’ensemble du système bancaire actuel, ce qui explique une grande partie de la réticence qu’il suscite. Le bitcoin est d’ailleurs très surveillé par les autorités de certains pays, qui le voient comme une menace. C’est le cas de la Russie et de la Chine.


Vous l’aurez compris : grâce au bitcoin, les transactions sont dématérialisées. Elles éliminent tout intermédiaire. Pas de banque, pas de Paypal, pas de Visa, pas de Mastercard, pas de Western Union et pas de taux de change lorsque vous procédez à un transfert.


Pas de délais, non plus. Le transfert est quasiment instantané. Et parfaitement anonyme, ce qui en fait un système prisé pour le blanchiment d’argent. Les détracteurs du bitcoin pointent d’ailleurs l’anonymat comme principal problème. Et prétextent que cette monnaie constitue un paradis pour la rémunération d’activités illégales.   


Cette allégation est répandue. Mais il ne faut pas « jeter le bébé avec l’eau du bain », pour reprendre une expression française certes un peu familière, mais de bon sens.
Ceux qui, hier, redoutaient l’avènement d’internet ont aujourd’hui peur du bitcoin. Tout progrès majeur, toute révolution importante, conduit en effet à des questionnements légitimes, mais dont les conclusions ne doivent pas pour autant, nous conduire à enrayer le progrès en marche. Dans le cas du bitcoin, il convient simplement de mettre en place des règles et des régulations pour l’encadrer. Cadre qui fait aujourd’hui défaut, par exemple en Roumanie, où il n’existe absolument aucun texte faisant référence à l’usage des crypto-monnaies.

Il existe une autre peur souvent pointée par les détracteurs du bitcoin : sa volatilité…


En effet. Le prix du bitcoin est fixé principalement sur des places de marché spécialisées et fluctue en fonction de la loi de l'offre et de la demande. Le bitcoin est donc une monnaie volatile. Si mes souvenirs sont exacts, un bitcoin valait 0,0033 dollars lors de l’année de sa création en 2008, alors qu’il vaut un peu plus de 1 000 dollars à l’heure où je réponds à vos questions.
Si le bitcoin est une monnaie volatile, c’est simplement parce que contrairement aux autres devises monétaires, il n'est pas l'émanation (et encore moins l’incarnation) de l'autorité d'un État, d'une banque ou d'une entreprise.


Plus on étudie la question, plus on réalise que les atouts du bitcoin sont beaucoup plus forts et plus nombreux que ses faiblesses : transférable facilement, instantanément, anonymement, gratuitement, sûrement. Sûrement, en effet, puisque le bitcoin est une monnaie infalsifiable, qui repose sur un système cryptographique extrêmement complexe de validation des utilisateurs, qui sécurise bien mieux les registres que les banques centrales.


Le système repose en effet sur des blocks inaltérables. Les registres de compte ne sont pas enregistrés sur un serveur central unique. Il n’y a donc pas de point d’attaque exclusif pour les pirates informatiques. En effet, on ne peut pas attaquer plusieurs dizaines de milliers d’ordinateurs à la fois. Toutes les transactions sont enregistrées en permanence, telle un immense livre de comptes ou de registre décentralisé, qui contient la liste de toutes les transactions réalisées entre les utilisateurs.


En quoi le bitcoin représente- t-il une révolution, selon vous ?


Le bitcoin me séduit. En réalité, il séduit surtout l’indéfectible idéaliste qui est en moi. Avant le bitcoin, pour transférer de l’argent via internet, il était nécessaire d’impliquer un tiers, un intermédiaire, dont on peut désormais se passer. Ce qu'internet a apporté hier à la circulation de l’information, le bitcoin le permet aujourd’hui pour la circulation de l’argent.


Dans le blockchain, nous sommes tous égaux. J’y vois une forme de démocratie digitale, puisque le bitcoin n’est pas contrôlé par une banque centrale, un Etat, une entreprise, ou un groupe de personnes. Le bitcoin appartient à tout le monde. C’est l’argent du peuple, c’est l’argent du monde. Il s’agit d’une monnaie révolutionnaire qui élimine les frontières.


C’est une monnaie idéale pour les personnes ne disposant pas d’un compte bancaire, et ces personnes, faut-il le rappeler, représentent plus de la moitié de la population mondiale. C’est également la monnaie idéale pour les Argentins, les Brésiliens, et toutes les autres populations qui souffrent d’un pouvoir d’achat en chute libre car leurs banques centrales émettent trop de billets. L’inflation moyenne, dans le monde, est de 1,5% par an. Mais l’Argentine a une inflation de 40% par an et le Venezuela a traversé un certain nombre d’années avec un taux supérieur 100% d’inflation. Pour ces populations-là, encore davantage que pour les autres, le bitcoin constitue une alternative crédible face au système monétaire actuel.

Le bitcoin soulève naturellement, comme nous l’avons vu, quelques interrogations légitimes car il s’agit d’une technologie émergente, mais elle constitue aussi et surtout un progrès et une révolution, majeurs à bien des égards. Progrès et révolution technologiques. Progrès et révolution économiques. Progrès et révolution sociétaux. Progrès et révolution démocratiques.

Le bitcoin supplantera-t-il, un jour, les monnaies classiques ?


Je fais le pari, néanmoins risqué, que le bitcoin est l’argent du futur. Je pense qu’il pourrait sérieusement rivaliser un jour avec les monnaies classiques, dont l’Euro et le Dollar, voire les faire disparaître complètement. Simplement parce qu’il n’offre que des avantages à ses utilisateurs par rapport à celles-ci. Si ce ne sont pas nos générations qui adopteront, en masse, le bitcoin, ce seront les générations suivantes. Il y a fort à parier que mes trois enfants, qui sont tous âgés de moins de quatre ans, échangeront, dans moins de 10 ans, des bitcoins dans la cour de récréation. En quelques clics, depuis leur téléphone mobile, à n’importe quelle heure, instantanément, anonymement et sans avoir à payer la moindre commission.


Lorsque mon fils aîné aura 18 ans, il aura donc quelques années de pratique de bitcoin derrière lui. Puisqu’il en aura l’âge, lorsqu’il se rendra, à 18 ans toujours, dans une agence bancaire pour la première fois, pour ouvrir un compte en EUR ou en LEI, voilà ce qui se passera peut-être. Après avoir fait une longue queue, comme c’est parfois le cas dans les agences bancaires, on lui dira :
« La création d’un compte bancaire et nos commissions sont de tant de %, Monsieur Vigroux…» Alors qu’ils n’aura jamais eu à payer la moindre commission avec le bitcoin.

« Nos bureaux sont ouverts du lundi au vendredi jusqu’à 17h30… ». Alors que le bitcoin fonctionne 24 heures sur 24.

« Le taux de change est de tant, entre telle et telle devise… » Alors que le bitcoin est utilisé partout dans le monde, donc il n’aura jamais eu à payer de taux de change.
Franchement, vous croyez que mon fils décidera de renoncer au bitcoin ce jour-là, pour passer à une banque et opter pour une monnaie classique - banque et monnaie qui ne lui proposent que des contraintes ? Pour ma part, franchement, j’en doute un peu.


Tout comme nous avons laissé tomber le fax pour l’e-mail, tout comme nous avons abandonné la machine à écrire pour le laptop, tout comme nous avons quasiment renoncé au téléphone fixe pour le téléphone portable, tout comme nous sommes progressivement en train de délaisser les taxis pour Uber, nous allons probablement renoncer à nos banques et aux monnaies classiques pour adopter le bitcoin, tant il me semble que l’utilisateur est gagnant à tous les niveaux.


Evidemment, cette position n’engage que moi. Relisons cette interview dans 10 ans. D’ici là, le bitcoin aura peut-être disparu mais cet article, en revanche, sera toujours en ligne. Par conséquent, cet article aura l’air un peu grotesque, si le bitcoin n’existe plus… Si, en revanche, le bitcoin aura été adopté par des millions d’utilisateurs, je m’engage à répondre à une nouvelle interview sur le sujet. Dans ce cas, rendez-vous en 2027 pour une nouvelle interview !

Connectez-vous à Grégoire VIGROUX sur Linkedin (https://www.linkedin.com/in/gregoire-vigroux/) pour suivre ses publications quotidiennes.

Propos recueillis par Grégory Rateau (www.lepetitjournal.com/Bucarest)  Mercredi 22 mars 2017

 

 
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