Bucarest

EDITH ET CLAUDE - 40 ans de passion roumaine

Notre équipe ne pouvait pas ne pas aller à la rencontre d’Edith et de Claude Unsinger, un couple de français alsaciens, passionnés par la Roumanie et qui y reviennent régulièrement depuis 40 ans. Photographes amateurs, ils organisent des expos photo pour faire découvrir ce pays méconnu. Ils nous parlent aussi avec émotion de leur amitié de longue date avec Elena, une Roumaine, qui a été le point de départ de la découverte d’un pays, d’une culture, d’un lien franco-roumain indéfectible.

 

LePetitJournal.com Bucarest : Quand êtes-vous venus pour la première fois en Roumanie ?

Edith : Pour moi c’était en 1973, ça fait donc plus de 40 ans. Quand j’ai débarqué en train, le pays était complètement inconnu des gens. Le décalage par rapport à la France était bien là mais j’étais jeune et je n’avais pas d’a priori. De plus, c’est une Roumaine, Elena, qui me faisait découvrir son pays. Le dépaysement était agréable, aucune pression. Je me souviens que l’on se baignait à Lugoj dans une rivière et pour la petite anecdote j’avais laissé au bord de l’eau un livre sur la Roumanie ouvert à la page où était représenté un portrait de Ceaucescu. Quand je suis sortie de l’eau, Elena avait pris soin de changer de page (rires). Mon amie connaissait beaucoup de choses sur son pays dont elle était très fière mais au fond elle était beaucoup plus curieuse de m’interroger moi sur la France.

 

 

Quels changements avez-vous pu constater durant ces 40 années ?

Claude : Il y a eu une petite période de rupture dans les années 80. Car nous sommes revenus ici pour revoir Elena qui était bloquée en Roumanie pendant le communisme, et suite aux événements de 89, nous n’avions plus eu de nouvelles d’elle. Nous étions très inquiets, greffés à notre poste de télévision pour suivre les événements. On a appelé sa famille mais à la chute du communisme, les moyens de communication étaient très compliqués. On a mis plus de deux ans à la retrouver, en envoyant aussi des courriers, en essayant les amis, le voisinage. Rien. On est revenu en 92 en camping-car à l’ancienne adresse de notre amie, elle n’était plus là. On a retrouvé sa mère qui nous a rassuré. Le changement le plus évident à cette période, c’était le manque de nourriture, les Roumains avaient du mal à se réapprovisionner. Il nous fallait tourner toute la journée dans Bucarest pour trouver de l’eau minérale. Dès qu’un produit arrivait, comme les bananes par exemple, les Roumains se précipitaient dessus et le lendemain, les stocks étaient entièrement épuisés.

 

Edith : Dans les années 70, les trains, les halls de gare, les rues, tout était sale, c’est l’odeur qui m’a immédiatement interpellée. Aujourd’hui dans les grandes villes, un travail a été fait pour rendre plus propres les espaces publiques. Une chose aussi a bien changé, la langue française est en perte de vitesse. La curiosité des Roumains pour la France a changé dernièrement, je l’ai constaté, avant on nous arrêtait dans la rue pour nous interroger en français sur les nouvelles du pays, sur notre mode de vie, aujourd’hui on entend beaucoup plus les jeunes parler l’anglais et les plus anciens qui ont parlé le Français, l’ont parfois oublié. Il y a trois ou quatre ans nous étions conviés à un mariage en Bucovine et les gens dès qu’ils nous entendaient parler français venaient tous nous voir pour nous poser des questions.

 

 

Comment se sont passées vos retrouvailles avec Elena ?

Claude : Elle était en poste de professeur de français à Galati. Après de nombreuses tentatives pour la joindre par téléphone, nous y sommes finalement parvenus. Elle nous a immédiatement demandé de vite venir la voir. On y est allé. On passait des nuits entières à parler de tout et de rien, notre joie était réciproque, c’est comme si nous n’avions jamais été séparés. Elle nous a expliqué qu’elle avait été interdite de contacter la France au risque d’être écoutée et peut-être persécutée par la Securitate et le parti. Entre la chute du communisme en 89 et cette période, trois ans après, ce qui nous a marqué c’est que rien n’avait bougé, les gens étaient dans l’attente. Ils marchaient dans la rue au ralenti, le monde était à l’arrêt. Même les murs portaient encore l’empreinte de ce passé, les impacts de balles étaient encore là. Je le sentais, Elena n’en parlait pas trop mais elle aussi n’arrivait pas encore à se projeter.

 

 

Il y a des choses que vous regrettez de ne plus trouver aujourd’hui?

Edith : Avant on circulait à vélo, à pied, en charrette à la campagne, maintenant il y a des voitures partout, qui foncent, qui klaxonnent, qui bloquent et paralysent la circulation. Les routes, qui étaient dans un bon état en 90, n’ont pas résisté à ces afflux de voitures. Les trous sur la chaussée se sont multipliés et représentent un danger permanent, sans parler des routes uniques qui traversent les villages et où la limitation de vitesse n’est pas respectée.

 

Claude : Le plus gros changement c’est aujourd’hui, depuis deux ans, le pays bouge, évolue. Ce n’est pas un regret mais les choses sont différentes, dans le temps, le Roumain ne sortait pas au restaurant, on était donc conviés plus chez les gens, les rapports se nouaient plus facilement. Comme dans d’autres capitales de l’Europe, aujourd’hui, les gens sont aux restaurants avec leurs amis, ils discutent aux terrasses, il est plus difficile d’échanger car chacun est dans sa bulle relationnelle. Je trouve cela bien pour le pays, pour donner envie aux gens de venir le découvrir mais il peut perdre en authenticité. Quand on demandait à Elena à Galati « on va au resto, tu en connais un bon ? », elle nous répondait « je n’en connais pas ». Ce n’était pas dans les mœurs des Roumains, ils se sont bien rattrapés depuis (rires).

 

 

Vous faites tous les deux des photos de la Roumanie, qu’espérez-vous transmettre aux Français et aux Roumains de France?

Claude : On veut juste partager mais parfois les réactions des gens sont inattendues, par exemple, une Roumaine s’est un jour offusquée car nous avions montré une série intitulée « moyens de transport » et nous n’avions que des clichés de charrettes à montrer. Cela n’était peut-être pas très subtil de notre part, voilà pourquoi nous nous montrons plus prudents. Rétrospectivement, j’ai bien compris en quoi cette dame a pu être vexée, pour elle c’était une régression, pour nous, un moyen de montrer que l’on peut vivre autrement que partout ailleurs.

 

Edith : Dans le Danube, on est allé prendre des photos de la faune et de la flore, des instants suspendus, cela n’a pas vocation à devenir commercial, on ne vend pas nos clichés, on essaye simplement de témoigner à notre petite échelle, de saisir ce qui un jour pourrait disparaître, même si nous espérons que ce ne soit pas le cas.

 

 

Propos recueillis par Grégory Rateau (www.lepetitjournal.com/Bucarest) - Lundi 10 juillet 2017


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