Bucarest

PORTRAIT – Denis Thomas, viticulteur : « Il faut être fou pour faire ce métier. Ou passionné. »

Originaire de Bourgogne, région où il dirigeait une entreprise viticole familiale, Denis Thomas a décidé de tenter l'aventure en Roumanie. Il s'y est installé en 2009, avec sa femme, Christine.  Ensemble, ils ont relancé un domaine viticole biologique dans le Dealu Mare : Domeniile Franco-Române.

 

LePetitJoural.com Bucarest: Quelle est l’histoire de votre installation en Roumanie ?

Denis Thomas: En 2008, quelques-uns des 66 actionnaires ont voulu vendre l’affaire familiale que j’avais repris, après six générations. Nous avons fait estimer le domaine viticole. Quand ils ont vu le prix, ils ont tous voulu croquer (rires). Nous étions minoritaires à ne pas vouloir, nous avons dû vendre. L’acheteur n’était pas intéressé par la partie Roumanie que j’avais développée. J’ai été très vite séduit par le vignoble de Dealu Mare. Mes enfants m’ont dit : « Papa, si tu restes tu vas péter les plombs, vas en Roumanie. » C’est comme cela qu’en 2009, nous sommes venus nous installer en Roumanie avec mon épouse.

 

Quelle est la surface de votre domaine ?

Aujourd’hui nous cultivons 50 hectares de vignes, tout en bio. Jusqu’en 2016, certaines parties étaient en conventionnel car un peu plus difficiles à gérer. Mon nouveau chef de culture, passionné de bio, m’a convaincu de tout convertir.

Le bio a beaucoup d’intérêt, les gens ne s’en rendent pas compte. Aujourd’hui, tous les produits de traitements sont systémiques, c’est-à-dire qu’ils agissent en entrant dans le système des plantes, soit par les racines, soit par les feuilles. Si vous analysez un fruit traité par ces produits, vous trouvez des résidus. Au cours d’une vie, vous accumulez tout cela. Il y a beaucoup de gens de mon âge qui ne peuvent pas boire de vin le soir. Cela leur donne des crampes. Un vin bio ne fait pas cela.

 

Cultiver en bio, c’était une continuité par rapport à ce que vous pratiquiez dans votre exploitation familiale ?

Oui, en Bourgogne je faisais déjà du bio. Ici, les terres n’étaient pas polluées, la conversion a été assez facile. Mais la culture bio reste une lutte incessante contre les micro-organismes et les mauvaises herbes. Au-dessus du calcaire, il y a 20 à 30 cm de tchernoziom, la terre noire de Roumanie, qui est la plus riche du monde. Riche pour les mauvaises herbes aussi ! Les racines des vignes sont à 7-8 m de profondeur, donc pour elles, la terre de surface ne sert qu’à démarrer. Et encore, la vigne peut quasiment pousser dans des cailloux.

 

Quels sont les spécificités de Dealu Mare ?

Dealu Mare est un terroir d’exception, un peu similaire à la Bourgogne. C’est du calcaire faillé. Pour faire du vin élégant, il faut aussi beaucoup de variations climatiques et une grande amplitude thermique, ce qu’il y a ici. Les vignerons disaient toujours : « Il faut que la vigne souffre. » Les grands millésimes, ce sont les années où la vigne a souffert. Ici, c’est le cas presque tous les ans, c’est plus régulier qu’en Bourgogne. Les mauvaises années se ressentent plutôt dans le volume, pas dans la qualité.

 

Quels cépages produisez-vous ici ?

Nous avons planté du Pinot noir et du Chardonnay. Nous avons aussi tous les cépages présents dans les vignes que nous avions achetées : du Feteasca Neagra, du Merlot et du Burgund Mare en rouges et du Sauvignon, du Tamaioasa Romaneasca, du Feteasca Alba et du Riesling italien en blancs.

 

Quel est celui que vous préférez ?

Je suis Bourguignon, le Pinot noir, c’est mon bébé. J’ai baigné dedans, depuis tout petit (rires). J’aime les vins élégants. Mais le Pinot noir reste un des cépages les plus difficiles à cultiver et à vinifier. Beaucoup l’abandonnent.

J’ai découvert le Feteasca Neagra en Roumanie, un cépage très intéressant, entre le Pinot et la Syrah, avec une grande aptitude au vieillissement. C’est un Pinot noir épicé.

En Blanc, bien sûr, le Chardonnay.

 

Est-ce qu’il y a une spécificité du vin roumain ?

C’est une région du monde où les maturités sont vraiment très bonnes. La tendance est à faire des vins plutôt lourds, avec un taux d’alcool élevé.

Dans le Dealu Mare, nous pouvons faire des vins élégants, grâce au climat. C’est ce qui m’a intéressé.

 

Comment le réchauffement climatique influence-t-il sur la vigne et le vin ?

Le climat est de plus en plus extrême : des journées horriblement chaudes, des hivers avec des -25°C, beaucoup plus d’orages : ce n’est pas bon pour la vigne.

Le réchauffement climatique, certains n’y croient pas, mais ils devraient. En bio, j’ai appris quelque chose : à chaque micro-organisme son antagoniste. Avec le réchauffement de la planète, il y a des micro-organismes qui migrent du sud vers le nord. Mais l’antagoniste peut migrer moins vite. Donc le premier a toute la place pour lui et c’est très dangereux, il peut se développer à toute vitesse.

Nous allons assister à l’apparition de maladies, de choses nouvelles que nous ne connaissions pas. En 2003, pendant la canicule, il n’y avait plus de baies et tout était sec dans les bois. Les chevreuils sont venus manger le raisin. Normalement, ils n’en mangent pas. Heureusement, ils ne s’y sont pas habitués, mais ils auraient pu. Le réchauffement climatique nous complique la tâche.

 

En moyenne, vous produisez combien de litres par saison ?

Suivant les années, la récolte peut aller du simple au double : elle varie entre 60 000 et 120 000 bouteilles chaque année. C’est dur à gérer.

 

Votre vin, vous le vendez principalement où ?

En Roumanie. Depuis deux ans, je développe l’export : la France, la Belgique. La grosse différence par rapport à la France, où je ne vends que des cartons, c’est que les Roumains n’achètent que par deux bouteilles. Très peu ont des caves, ils ne savent pas où stocker.

Je vends aussi en Angleterre, en Allemagne, dans les Pays baltes et en Pologne.

 

Est-ce que les Français ont des a priori sur le vin roumain ?

La Roumanie a une très mauvaise image donc les Français ont un a priori. Il y a peut-être 80 % des Français qui ne savent pas qu’on fait du vin en Roumanie. Mais quand nous faisons goûter, tout change. Avec ma femme, en France, nous organisons des soirées privées : nous présentons la Roumanie, historiquement, géographiquement. Ensuite nous présentons le vignoble où nous sommes installés, puis dégustation. Et nous vendons très bien, parce que le rapport qualité/prix est très bon. Enfin, il est bon en tous cas. Une fois que les clients ont goûté au vin roumain, ils y reviennent.

 

En dehors des particuliers, quels sont vos débouchés ?

Nous vendons à des restaurants, à des cavistes, beaucoup à la communauté française.

Nous vendons aussi sur l’exploitation. Nous y avons développé le tourisme depuis 2010. Nous organisons des journées viticoles : présentation du vignoble, visite de caves avec explications sur la culture bio, sur la vinification, ensuite dégustation, déjeuner. Puis nous emmenons les gens au-dessus de chez nous, où il y a une promenade extraordinaire. Arrivés sur les crêtes, au-dessus des vignes, ils découvrent les Carpates. Là, dans les alpages, il y a un champ de sculptures. C’est magnifique.

 

Que représente le vin pour vous ?

Le vin c’est magique. Quand je suis arrivé, j’étais à la retraite. Ici, j’ai eu tout ce qu’il peut arriver à un vigneron. Les maladies, la grêle. J’ai quand même été grêlé trois fois depuis que je suis ici. En France, c’est environ tous les 20 ans. J’ai eu du gel une année. L’an dernier le bas a été bouffé par le mildiou, le haut a été grêlé. Il faut être fou pour faire ce métier.

 

Fou ou passionné.

Voilà, passionné. C’est intéressant le vin, c’est pour cela que dans la viticulture il y a tant de gens passionnés. Quand nous avons commencé à faire des repérages pour investir en Roumanie, celui qui est devenu mon chef de culture nous emmenait dîner chez les vignerons. Nous étions là, avec nos souliers vernis, dans des maisons où c’était encore de la terre battue au sol. Ils n’avaient pas cinq chaises, donc nous tirions le lit pour nous asseoir. Nous ne parlions pas la même langue, à la fin du repas nous étions amis. C’est magique.

 

 

Propos recueillis par Maeva Gros (www.lepetitjournal.com/Bucarest) - Lundi 26 juin 2017


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