Bucarest

LAURA T. ILEA - La langue française comme recherche des « patries intimes »

Dans la lignée de nos précédentes chroniques, la rédaction est allée à la rencontre de l'écrivain Laura T. Ilea qui vit entre la Roumanie et le Canada. Nous lui avons posé la question suivante : que signifie pour vous être écrivain roumain de langue française?

 

L’histoire commence par un jour de juillet où j’ai débarqué pour la première fois à Paris. Dans la langue française. J’avais dix-sept ans. J’y ai passé trois semaines avec quatre heures de sommeil par nuit. Je suis retournée chez moi et je n’y ai plus pensé. Stratégie de survie. Après six mois, j’ai recommencé à rêver. Pour repousser le fantasme aussi loin que possible, j’ai appris l’allemand. J’ai embrassé la philosophie. Jusqu’au jour où, en 1998, au Musée de la littérature de Bucarest, j’ai écouté deux extraits de « Sacre de la femme » et de « La pensée mongole » de Marcel Moreau. En présence de l’écrivain. J’avais des choses à lui dire et j’ai passé la nuit à écrire, dictionnaire en main, une lettre maladroite et extatique. Lettre après lettre, la langue française m’a emportée dans la solitude du style. Mais la décision n’était pas encore prise. Elle s’est imposée en 2006, quand j’ai fini mon premier recueil de nouvelles. « Est ». Encore là, pas tout à fait dans le nouveau monde, celui qui m’a conduite vers la cartographie ironique et stupéfaite du continent américain et vers le cynisme désabusé des « Femmes occidentales n’ont pas d’honneur ». Jusqu’à mon grand pari d’aujourd’hui, toujours en marges de cette langue, de ne plus sacrifier la beauté malgré l’irrésistible désir de le faire. Rien de plus facile que de détruire la beauté. Tentation à laquelle je ne succomberai pas dans le roman que j’écris. Les longs tête-à-tête que j’ai eus avec la langue française viennent d’un désir de trouver un espace de liberté et de transgresser les tabous de l’intimité. Aucun de mes romans n’est encore publié en roumain. Destin ou chance? Le jour où cela adviendra, quelque chose de l’ordre de l’indicible disparaitra.


Que signifie donc pour moi être écrivain roumain de langue française? Je suis Roumaine quand j’écris en roumain mais est-ce que je deviens Française pour autant quand j’écris en français? Certainement pas. Le passage entre les deux langues s’est produit dans la même logique de l’hybridité dans laquelle j’ai appris à vivre. Ce n’est pas peu de chose. Mais ce n’est pas facile non plus. Il ne veut pas dire seulement multiculturalisme, tolérance, ouverture, mais négociation, ce qu’un écrivain québécois d’origine haïtienne appelle une identité en métaspora, le résultat d’un parcours nomade parsemé de périodes plus ou moins longues de sédentarité. Pour moi la langue française renvoie à une identité en métaspora. Elle est le passage obligé à la recherche des « patries intimes ».


Par le fait de continuer à écrire en français, j’affirme donc la primauté du voyage, le cosmopolitisme à l’intérieur de sa propre culture et cette condition étrange que je ne cesserai d’exprimer – la nostalgie dans le cœur même du familier; la condition d’un homme amalgame. Dont la nostalgie de l’appartenance a été dissoute par la conscience aigüe d’une condition transitoire. Pour moi, le témoignage le plus intime de cette condition est la langue française.

 

Propos recueillis par Dan Burcea (lepetitjournal.com/bucarest) Mardi 18 avril 2017

 
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