Bucarest

REFUGIES SYRIENS – Lumière sur leur situation en Roumanie

La rédaction du PetitJournal.com de Bucarest a rencontré Khouloud Rahmouni qui, dans le cadre de ses études à l’Université de Psychologie et des Sciences de l’éducation Spiru Haret (Bucarest) a consacré sa thèse aux réfugiés syriens arrivés en Roumanie.

Le 15 mars 2011, les Syriens débutaient une révolte, comme en Égypte ou en Tunisie, contre le régime de Bachar el-Assad. Six ans plus tard, plus de 320.000 personnes ont perdu la vie selon l'Observatoire syrien des droits de l'Homme (OSDH) et des millions d'autres sont déplacées ou réfugiées. Qualifiée par l'ONU de "pire catastrophe provoquée par l'homme depuis la Seconde Guerre mondiale", cette guerre semble interminable. En 2016, environ 1850 personnes ont demandé l'asile en Roumanie, 50% de plus par rapport à l'année précédente, selon un rapport rendu public ce mois-ci par l'office européen des statistiques Eurostat. Néanmoins, la Roumanie compte parmi les pays de l'UE les moins attrayants pour les migrants.

Photo : jurnalul.ro

Lepetitjournal.com/Bucarest : Sur quoi porte votre travail de recherche ?
Khouloud Rahmouni : Mes recherches se concentrent sur l’expérience des réfugiés syriens, avant la guerre, et après leur arrivée en Roumanie, leur voyage pour arriver ici, leur intégration et les problèmes rencontrés, mais surtout sur l’impact de la guerre sur leur santé mentale.


Combien de réfugiés syriens y-a-t-il en ce moment en Roumanie ?
On a pas de chiffre exacte car les autorités ne tiennent pas de base de données pour dénombrer combien de personnes rentrent, combien de femmes, d’enfants, … C’est très grave !


Comment se passe leur accueil ?
A leur arrivée, les réfugiés sont placés dans des centres d’asile dans lesquels ils peuvent rester au maximum 6 mois. Les conditions dans ces centres sont très précaires : manque d’hygiène et même pas de cuisine dans certains cas.
Ils reçoivent de l’état 50 lei par personne toutes les deux semaines, alors que l’aide sociale légale serait de 560 lei par mois et par personne.

Pendant ce temps ils doivent faire 3 entretiens dans le but de vérifier s’ils sont bien syriens. Il y a beaucoup de personnes qui mentent pour obtenir le statut de réfugiés syriens.


Au-delà des six mois, comment font-ils pour survivre ?
Dépassé le délai des 6 mois, ils doivent trouver un travail, un logement. S’ils n’en trouvent pas, ils restent dans la rue. Les jobs qu’ils trouvent le plus souvent sont dans les fast-food (shaorma). J’ai parlé avec un réfugié syrien qui a un doctorat en économie et qui aujourd’hui s’occupe de changer les charbons des narguilés dans un café. A part ça ils n’ont rien. Un autre Syrien m’expliquait l’importance du travail quel qu’il soit: « si tu ne travailles pas tu n’es pas un homme ».
Il y a aussi des personnes qui ont de l'argent de côté et dont le voyage a coûté entre 5.000 et 10.000 euros par exemple...

Dans tous les cas, le gouvernement n’a rien mis en place de plus depuis la crise des réfugiés, il a repris bien sûr les mesures imposées par l’UE mais sans que celles-ci soient respectées. A part cela, l’Etat leur offre des cours gratuits de langue roumaine, et des ateliers artistiques...

Les réfugiés que j’ai rencontré ont été surpris par l’accueil des Roumains qui les ont aidés sans à priori. Il y a aussi des organisations qui les prennent en charge, comme par exemple l’organisation de Abou Fares qui les aide pour trouver un logement, des vêtements, un emploi,…


Qu'en est-il de leur santé mentale ?
Les personnes avec lesquelles j’ai travaillé sont des personnes qui ont vécu des expériences traumatisantes (mort de proches, kidnapping, …), et souffrent de troubles de stress post-traumatique (TSPT). Quand tu as perdu ta mère, ton frère, un enfant, ça te marque la vie et un jour tu craques. Il y a beaucoup de personnes qui essayent de penser de façon positive et d’oublier ce côté sombre mais la nuit elles ont des cauchemars. Ces personnes souffrent d’un niveau très élevé de stress, d’anxiété, et d’idées criminogènes. La grande majorité d'entre elles souffre d’insomnie, avec des rêves liés au sang, aux bombardements,…

C’est comparable à ce dont souffrent les soldats qui reviennent de la guerre sauf que ces derniers sont préparés dans une certaine mesure. Ce qui m’a frappé, c’est la violence des enfants, qui sont impolis, se foutent de tout. Lors d’un entretien avec un enfant, si jamais quelque chose le contrarie, il insulte, menace, … Il y a une perte de repères totale.

Le problème c’est qu’on ne leur fait même pas de test psychologique pour évaluer leur situation. Il n’y a pas de suivi de ces personnes, et si elles ne sont pas encadrées, elles peuvent être dangereuses. Heureusement qu’elles sont aidées par des organisations, par des bénévoles syriens installés ici, ou des Roumains...


Comment interagissent-ils entre eux ?
La majorité des réfugiés syriens tombent dans la paranoïa et préfèrent ne pas trop s’épancher car ils ont peur. Il y a deux camps, ceux qui sont avec Bachar El Assad et ceux qui sont contre. Ici en Roumanie, ils craignent qu’un autre Syrien ne les dénonce au pays par rapport à leur position politique et que leur famille puisse être en danger.De plus, il y a les différentes confessions, les sunnites, les chiites, les alaouites,... donc il y a beaucoup d’enjeux.

Quant à leurs liens avec les Arabes provenant d'autres pays (Libanais, Saoudiens, …), l'entente n'est pas toujours bonne, car certains pays arabes n’ont pas aidé les réfugiés, n’ont pas été solidaires ou ont alimenté la guerre… Quand tu vis l’expérience de la guerre, la politique ne peut avoir qu’une résonance personnelle.


Quel est leur rapport aux autorités ?
Ils ne veulent pas tout faire légalement, car ils n’ont plus d’espoir et ils préfèrent ne rien avoir à faire avec les autorités.

 

Propos recueillis par Sarah Taher et Grégory Rateau (www.lepetitjournal.com/Bucarest) - Lundi 20 mars 2017

 

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