Bucarest

CHRONIQUE CULTURE - Entre-temps, au musée…

Inaugurées presque simultanément, la semaine dernière, les deux expositions les plus récentes du Musée national d’art de Roumanie (MNAR) sont aussi bien des « must » pour l’œil et pour tous ceux qui veulent comprendre où se trouve l’art graphique roumain dans le concert européen, que des preuves supplémentaires du fait que cette institution sort progressivement de sa longue torpeur pour s’affirmer comme un acteur national et européen du secteur.




Deux rétrospectives exhaustives, au même moment, au même endroit, de deux artistes ayant marqué leur époque, mais loin d’avoir dit leur dernier mot, c’est un fait à noter en rouge dans le calendrier. Dans son aile Kretzulescu, le Musée national d’art de Roumanie, met en face à face deux artistes complets – un des monuments de la caricature française du 19e siècle, Honoré Daumier, et un dessinateur et graveur franco-roumain de nos jours, Tudor Banus, ayant porté le dessin de presse au sommet de la perfection. Le Monde, l’Express, Science et Vie, Le Point, Le Nouvel Obs, The New York Times etc. – vous avez souvent croisé Tudor Banus – cet architecte installé en France en 1972, après avoir fui le régime communiste – entre les pages de ces publications, sans le savoir peut-être.

Sous la direction des deux commissaires d’exposition Carmen Cernat et Oana Ionel, « Rencontre sur des pages imprimées » explique comment certains dessins de presse, témoins d’une époque bien ponctuelle, passent l’épreuve du temps et aident la postérité à considérer le passé sous des angles inattendus. De ce fait, ces créations réalisés au 19e ou au 20e siècles, en France, aux Etats-Unis ou pour d’autres pays, semblent être exécutées hier, gardant une actualité poignante et, plus que cela, renvoyant à une actualité roumaine immédiate. Grâce à cette exposition (dont une partie voyagera aussi dans les grandes villes roumaines cet automne), le public roumain a la chance de découvrir des pans complètement inconnus de l’œuvre de Tudor Banus, celui qui a interprété et revisité l’actualité française et internationale pendant plusieurs décennies.

De l’autre côté du MNAR, dans l’aile Ştirbei, vous attend la peinture de Ion Grigorescu, l’artiste qui a changé le visage de l’art contemporain roumain depuis les années 1960. Photographe, performeur, artiste vidéo, peintre, sculpteur, iconoclaste, introverti, rebelle et dissident, Ion Grigorescu est aussi un visionnaire, avec une longueur d’avance créatrice sur la plupart des tendances de l’art contemporain roumain et européen. Ses toiles sont, en revanche, beaucoup moins connues que ses installations ou ses photos ; les 80 créations exposées sont toutes au croisement de la beauté picturale, du surprenant en matière de technique et de l’inconfort, voire du dérangeant pour ce qui est du message.

Ces toiles ont été choisies suite à une recherche approfondie du critique d’art Erwin Kessler et de l’équipe de la Fondation du Musée d’art récent (le premier musée privé du pays avec une collection permanente), en partenariat avec lequel cette exposition est organisée. Ils ont déniché des pépites cachées dans les collections de nombreux musées du pays ou de particuliers, alors que les œuvres d’Ion Grigorescu s’arrachent à l’international, l’artiste étant présent dans les salles de nombreux hubs de l’art contemporain tels le MoMA newyorkais, le Tate Modern londonien ou encore le Centre Pompidou parisien.

Les deux expositions, incontournables pour tout fouineur et amateur d’art et de culture roumaine, viennent également confirmer le revirement du Musée national d’art de Roumanie, qui retrouve progressivement ses couleurs depuis l’arrivée à sa tête de Calin Stegerean, artiste et commissaire d’exposition clujois, ex-directeur également du musée d’art de la ville transylvaine. De longues années durant, l’institution est restée dans une sorte d’immobilité léthargique, avec comme conséquence immédiate un double recul – des effectifs de visiteurs (en l’absence d’une offre d’expositions réellement importantes) et du rôle d’acteur régional de poids aux côtés des autres établissements similaires des pays voisins.

Depuis l’automne dernier, le MNAR s’est inscrit dans une nouvelle dynamique, accompagnant sa mission de recherche sur le du patrimoine « classique » des arts visuels locaux, par une ouverture de plus en plus marquée vers l’art moderne et contemporain, avec une mise en exergue plus soutenue des milliers d’œuvres d’art récent dont il dispose. La diversité thématique des expositions proposées, la multiplication des événements connexes (conférences, rencontres,  ateliers) et des produits dérivés (à signaler dans ce contexte, par exemple, les catalogues dignes de tout grand musée européen, tels ceux des expositions Ion Grigorescu et Tudor Banus-Honoré Daumier, réalisés en partenariat avec des chercheurs extérieurs et des maisons d’édition spécialisées dans les arts visuels tels Vellant et respectivement Vinea), la création des nocturnes muséales ainsi que l’amélioration des conditions d’accueil avec, comme référence, les établissements similaires occidentaux ont porté leurs fruits – le musée a beaucoup gagné en visibilité et surtout en nombre de visiteurs.

Toutefois, malgré les faits et l’évidence, l’autorité de tutelle, le ministère de la Culture, avait récemment jugé « insatisfaisante » l’activité du musée et de Calin Stegerean, à seulement six mois depuis son arrivée dans ce fauteuil. Le directeur a contesté ce résultat et il a eu gain de cause, le processus d’évaluation devant reprendre à zéro prochainement. Entre-temps, les milieux artistiques se sont mobilisés et font circuler sur Internet une pétition de soutien au directeur et au nouveau parcours de l’institution. Cette dernière entend enfin se comporter en navire-amiral des musées d’art de Roumanie – des accords de coopération avec les grands musées européens du domaine sont déjà en déroulement ou en train d’être conclus, le MNAR étant appelé, par exemple, à jouer un rôle essentiel dans le cadre de la prochaine Saison culturelle France-Roumanie.

Pas moins de quatre expositions doivent, par exemple, être réalisées en partenariat avec le Musée du Louvre et le Centre Pompidou à Bucarest ou à Paris – « Le service à la française. Un art de vivre au siècle des Lumières » (production du Louvre au MNAR); une exposition de broderies post-byzantines (des collections du MNAR au Louvre); l’exposition sur le poète et peintre surréaliste franco-roumain Victor Brauner (une coopération entre le MNAR, le Centre Pompidou et les musées de Saint-Etienne et des Sables-d’Olonne) ; ou encore l’exposition « Pallady-Matisse » (une co-production Centre Pompidou – MNAR). Autant d’événements qui assureront une visibilité européenne sans précédent au principal musée d’art roumain, à condition qu’on ne s’immisce de l’extérieur dans son activité, qu’on le laisse faire son travail et poursuivre son bonhomme de chemin…

 



Exposition « Rencontre sur des pages imprimées – Honoré Daumier – Tudor Banuş », jusqu’au 10 septembre (aile Kretzulescu).
Exposition « Ion Grigorescu – l’œuvre peint 1963-2017 », jusqu’au 22 octobre (aile Ştirbei)

MNAR – 49-53, Calea Victoriei, mercredi-dimanche, 10h-19h, nocturne – le dernier weekend du mois ; prix des billets – 10 lei (entrée libre le premier mercredi du mois)

Andrei Popov, journaliste culturel à la rédaction francophone de Radio roumaine internationale

 www.lepetitjournal.com/Bucarest

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